Williams, Nouveau voyage en Suisse

Helen Maria Williams, femme de lettres britannique vivant à Paris, où elle observe les mutations post-révolutionnaires, publie en 1798, en anglais, un volumineux ouvrage relatant un voyage en Suisse, sous le titre A tour in Switzerland; or, A view of the present state of the governments and manners of those cantons: with comparative sketches of the present state of Paris1. Il est aussitôt traduit en français, par l'économiste Jean-Baptiste Say, sous le titre de Nouveau voyage en Suisse, contenant une peinture de ce pays, de ses moeurs et de ses gouvernemens actuels ; avec quelques traits de comparaison entre les usages de la Suisse et ceux de Paris moderne2.

Dans cette traduction fort libre, Say substitue fréquemment aux citations de vers anglais présentes sous la plume de Williams des vers d'auteurs français. Ainsi, lorsque le texte original reprend un distique de Pope sur les jardins3, la version française le remplace par quatre alexandrins tirés des Jardins de Delille4. Mais surtout, le texte français semble mobiliser un extrait de L'Homme des champs resté inédit avant la parution, en 1800, de ce poème.

Cette citation intervient quelques pages après la mention des Jardins, au sein d'un chapitre consacré à l'arrivée à Zurich. Dans le texte original, Williams écrit :

It was not without the most powerful emotion that, for the fist time, I cast my eyes on that solemn, that majestic vision, the Alps! – how often had the idea of those stupendous mountains filled my heart with enthusiastic awe! – so long, so eagerly, had I desired to contemplate that scene of wonders, that I was unable to trace when first the wish was awakened in my blossom5 […].

Or, bien que Williams ne procède à aucune citation ici, Say transpose ainsi le passage :

Ce ne fut pas sans une grande émotion que, pour la première fois, mes yeux apperçurent les Alpes ! L’idée de ces vieux ossemens du monde, suivant l’expression d’un poète, avait souvent rempli mon ame d’une respectueuse curiosité. Je désirais, je brûlais de les contempler ; je ne m’en approchais qu’avec ce battement de cœur qu’on éprouve lorsqu’après avoir long-tems entendu parler d’un grand-homme, d’un héros dont le nom remplit l’univers, on va pour la première fois être admis en sa présence. Les Alpes\ ! Depuis si long-tems j’enviais l’instant de les voir, que je ne puis assigner le moment où le premier désir s’en éveilla dans mon sein6.

Vers concernés : chant 3, vers 340.

Nous n'avons pas identifié, avant la parution de L'Homme des champs, de texte en vers contenant le syntagme signalé par des italiques dans le texte de Say et donné pour “l’expression d’un poète”. Tout semble donc indiquer que c'est bien à ce texte de Delille que le passage renvoie, soit parce que Say avait pu en entendre une lecture7, soit parce que l'éditeur du Nouveau voyage en Suisse, Pougens, avait déjà eu en main, à cette date, le manuscrit de l'œuvre de Delille – hypothèse soutenue par le fait que dans son propre compte rendu du poème, fin 1800, Pougens allait signaler son admiration pour le mouvement dont provient ce vers et communiquer au public une note demeurée inédite.

Comme ce fut déjà le cas pour un vers noté lors de la lecture de 1775, la citation semble s'être rapidement diffusée, sans que la formule ne soit attribuée à Delille, ce qui rend difficile l'analyse de ces reprises.

On retrouve les mots du poète dans au moins trois textes publiés entre la traduction par Say et la première édition de L'Homme des champs.

  • Dans le compte rendu élogieux que la Décade philosophique donne de l'ouvrage de Williams, cette dernière est notamment saluée pour avoir, dans sa description des Alpes, “fait partager au lecteur toutes les sensations qu'elle éprouve à l'aspect de ces vieux ossements du monde8“ ; article lui-même repris peu après dans L'Esprit des journaux français et étrangers9.
  • Dans un Discours pour la fête de l'anniversaire du 14 juillet, prononcé dans le temple de la Victoire, le 26 messidor an VII (14 juillet 1799), Laurent-Marie Gauthier, président de la municipalité du 11e arrondissement de Paris, annonce : “Les Alpes, les Pyrénées, les Apennins, tous ces grands ossemens du monde tressaillent d'impatience de voir leurs sommets embellis de la cocarde aux trois couleurs10”.
  • Dans ses Lettres familières sur la Carinthie et la Stirie (1799), Meyer évoque “une chaîne de hautes montagnes que l'on pourrait appeler les vieux ossemens du Monde11”.

Le texte de Delille n'ayant pas encore paru, on n'a sans doute pas ici affaire à des reprises pensées par leurs auteurs comme des emprunts au poète. Or, en raison de cette dissémination, il est également malaisé de traiter comme des citations conscientes certaines occurrences plus tardives de la formule, ne faisant pas davantage allusion à Delille même si elles restent associées aux montagnes, dans des textes de 1819, 1823 ou 1830.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/08/05 22:12


1 L'ouvrage paraît à Londres, chez Robinson.
2 Helen Maria Williams, Nouveau voyage en Suisse, trad. J.-B. Say, Paris, Pougens, an VI-1798.
3 Williams, A tour in Switzerland, t. I, p. 49.
4 Williams, Nouveau voyage en Suisse, t. I, p. 36.
5 Williams, A tour in Switzerland, t. I, p. 57.
6 Williams, Nouveau voyage en Suisse, t. I, p. 41, les italiques sont dans l'original.
7 On sait que la partie au moins du chant 3 portant sur le cabinet d'histoire naturelle fut lue en public en 1794, avant que Delille ne quitte Paris.
8 A. D., “Nouveau voyage en Suisse…”, La Décade philosophique, littéraire et politique, 10 floréal an VI (29 avril 1798), p. 226 – texte accessible sur Gallica.
9 A. D., “Nouveau voyage en Suisse […] Second extrait”, L'Esprit des journaux français et étrangers, prairial an VI (mai-juin 1798), p. 33 – texte accessible sur GoogleBooks.
10 Laurent-Marie Gauthier, Discours pour la fête de l'anniversaire du 14 juillet, prononcé dans le temple de la Victoire, le 26 messidor an VII, Paris, impr. de Guilhemat, s. d. (nous soulignons) – texte accessible sur Gallica.
11 [Meyer], Lettres familières sur la Carinthie et la Stirie, adressées à Madame Bianchi, de Bologne par un officier général français, prisonnier de guerre en Autriche, Paris, Prault, an IX [1799], p. 31 (nous soulignons) – texte accessible sur Internet Archive.