Le projet en détail

Le site L’Homme des champs : éditer une réception littéraire constitue l'un des volets d'un programme de recherche plus vaste, le projet Reconstruire Delille, mené au sein des universités de Bâle et Neuchâtel, soutenu par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) et associé à l'infrastructure pour l'édition FEE/NIE.

Le présent travail rassemble différents contributeurs.

Le site “annote” un texte poétique, le chant 3 de L'Homme des champs de Jacques Delille, en proposant des informations, non sur les sources utilisées par l'auteur, ni sur le sens de termes difficiles, mais sur la réception dont ce texte a fait l'objet. Ce travail ne regarde donc pas vers l'amont du poème, mais toujours vers l'aval. Il tente de déployer et de cartographier ce que l'on pourrait nommer “l'œuvre de l'œuvre”, c'est-à-dire son impact. La démarche doit en effet permettre de reconstituer et d'analyser avec un grand degré de finesse la place que ces vers, publiés en 1800, ont tenue dans la culture du 19e siècle, en France comme dans le reste de l'Europe, c'est-à-dire la manière dont ils ont été commentés, réutilisés, parodiés, illustrés, traduits, etc.

Cette édition en ligne double la mise en œuvre, simultanée, d'une édition scientifique traditionnelle de L'Homme des champs. Elle n'entend donc pas s'y substituer, ce qui explique que le texte principal soit présenté ici sans aucune des précisions attendues d'une telle édition.

Seuls quelques éclaircissements philologiques s'imposent.


Textes suivis

La leçon suivie ici pour L'Homme des champs est celle de la “nouvelle édition augmentée” de 1805, dans laquelle Delille apporte d'importantes modifications au texte original, publié en 1800. Conformément aux usages des libraires de l'époque, cette édition augmentée a été simultanément mise en vente sous plusieurs formats. Notre texte est celui des volumes in-8 publiés à Paris par Levrault, Schoell et Cie, et imprimés par Didot, avec 13 “figures” (un de ces exemplaires est consultable en ligne, sur Gallica).

Les références des autres documents figurent dans chaque fiche.

L'orthographe d'origine est partout conservée.


Un “poème scientifique”

Incitation à fréquenter la campagne, L'Homme des champs se divise en quatre chants, “tous relatifs aux jouissances champêtres” qui attendent un riche propriétaire. Ces sections évoquent successivement les plaisirs

  1. du “sage”, qui savoure le calme de la nature, tout en s'attachant à répandre l'instruction et le progrès parmi les habitants du lieu,
  2. de “l'agriculteur”, grand entrepreneur capable d'améliorer les terrains en engageant de grands travaux de terrassement ou d'irrigation,
  3. de “l'observateur naturaliste”, qui, initié aux sciences de la terre et de la vie, découvre autour de lui un monde insoupçonné,
  4. du “poëte des champs”, qui apprend “à célébrer, en vers dignes de la nature, ses phénomènes et ses richesse”.

Présentes dès 1800, les notes savantes qui suivent les vers du chant 3, sur la page principale, sont dues à Delille1, au naturaliste strasbourgeois Jean Hermann, ou aux éditeurs-libraires. Elles font donc pleinement partie de l'œuvre, mais, quand elles ne sont pas signées par Delille, elles constituent aussi déjà un discours produit par et sur ses vers, soit un élément de réception auquel ont à leur tour réagi certains lecteurs, comme Ginguené. La même analyse vaut pour les illustrations du poème.


Trois motifs ont milité pour que l'enquête porte d'abord sur le chant 3 :

  • Il s'agit de la portion du poème qui dialogue le plus nettement avec les sciences. Or la possibilité d'allier science et poésie constitue à la fois un trait majeur de la poétique de Delille, et l'objet d'un débat extrêmement nourri tout au long du siècle2.
  • Delille lui-même a indiqué dans sa préface qu'il tenait le chant sur les sciences naturelles comme la partie la plus novatrice de L'Homme des champs : “Le sujet de ce chant, écrit-il, est le plus fécond de tous, et jamais une carrière et plus vaste et plus neuve ne fut ouverte à la poésie”.
  • Le chant 3 est relativement peu touché par les modifications introduites en 18053. L'écart entre les deux versions fut donc faible, ce qui évite d'avoir à suivre la réception de deux lignées divergentes.

Le choix d'une publication en ligne, sous forme de wiki, permet au projet d'intégrer différents contributeurs, d'offrir aux utilisateurs la possibilité de se reporter immédiatement aux autres œuvres citées, et de disposer d'une structure évolutive, adaptée à l'ajout progressif de références nouvelles.

Reflet des régimes de sociabilité de l'Ancien Régime et du rôle important que la poésie du premier 19e siècle donnait encore à la performance orale des textes, la poésie de Delille ne s'est pas seulement diffusée sous forme imprimée, mais à travers les nombreuses lectures publiques qu'il en a lui-même données, dans le cadre privé des salons, ou lors de cérémonies officielles (notamment au Collège de France et à l'Académie française, dont il était membre). Traitées comme des événements, de telles manifestations attiraient un public d'autant plus nombreux que les talents de lecteur de Delille étaient célèbres : ils lui valurent le surnom de “dupeur d'oreilles”. Aussi ces apparitions firent-elles l'objet dans la presse de comptes rendus, dont les auteurs citent volontiers certains des vers lus, voire des passages entiers, reconstitués de mémoire.

C'est ce qui explique que les œuvres de Delille, et notamment L'Homme des champs, aient été connues et commentées avant même d'être disponibles sous forme imprimée. Notre édition inverse rend compte de ce phénomène. Aussi intègre-t-elle des éléments de réception de l'œuvre qui peuvent être antérieurs à sa première publication (1800) et remonter jusqu'en 1775. Sous cet angle, les documents réunis entendent soulever deux questions :

  • dans quelle mesure les traces écrites laissées par les lectures orales permettent-elles, sinon de les reconstituer, du moins de réunir des indications sur elles ?
  • quelle forme ces phénomènes de réception de l'œuvre “avant l'œuvre” ont-ils pris ?

Acclamé de son vivant, Delille a par la suite progressivement sombré dans l'oubli, un oubli auquel a contribué la violence des attaques que son œuvre a subies de la part des auteurs qui ont dominé le canon littéraire après 1820. Suivre la réception de ces textes, c'est donc se lancer sur la piste d'une brusque rupture – le congé que le romantisme donna à la poésie du 18e siècle – rupture que l'enquête conduit néanmoins à fortement nuancer (les citations sont loin de cesser après cette date).

Reconstituer avec finesse les échos reçus au fil du siècle par le segment d'un des poèmes les plus acclamés de Delille doit donc permettre d'analyser et comprendre de manière plus poussée les dynamiques qui ont conduit à sa célébrité, puis à sa disparition. Quels arguments furent mis en avant pour louer ou décrire son écriture ? Quels vers ont été les plus cités, ou parodiés ? Les processus de célébration et de minoration de l'auteur sont-ils rattachés à des renvois précis à certains vers ? Ces derniers ont-ils parfois pu rester dans les mémoires sans que leur origine demeure consciente ? Ont-ils pu devenir des lieux communs ?

Soulever ces questions revient à lier la réception littéraire à des phénomènes plus larges, et très actuels, mais dont l'archéologie mérite d'être tentée. Peut-on parler, à propos de Delille, d'effets de viralité, comparables à ceux qui s'observent aujourd'hui sur Internet ? Quels vers — et quels éléments de discours associés à ces vers – se sont-ils constitués en mèmes, terme pris ici au sens d'unités discursives susceptibles d'être fortement reproduites d'une génération à l'autre ? Selon quel biais cette sélection est-elle intervenue ? Quel a été, par exemple, le rôle de la presse, des dictionnaires ou des manuels scolaires, dans la manière dont ces segments privilégiés ont été sélectionnés ? Ou encore, celui de Delille lui-même, qui, dans ses poèmes ultérieurs, est fréquemment revenu sur L'Homme des champs ?

L'inventaire doit non seulement mettre au jour des mécanismes de diffusion, de sélection et d'effacement, mais aussi des phénomènes d'altération : le texte de Delille ne survit pas sans heurts à sa diffusion. Il est transformé, des citations fautives s'imposant ici et là à la place du texte original.

Surtout, il ne connaît pas la même fortune selon les groupes.

  • Les “classiques” furent-ils unanimes à le défendre, et les “romantiques” tous d'accord pour le railler ? Théophile Gautier fut-il le seul “moderne” à lui emprunter un beau vers ?
  • Les scientifiques et vulgarisateurs lurent-ils autrement que le reste du public un chant tout entier voué aux sciences naturelles, et le souvenir du poème perdura-t-il plus longtemps sous leur plume ?
  • Cette étude de réception peut-elle indiquer si, et quand, Delille s'est mué en poète pour bourgeois ou pour provinciaux, comme le pensait Balzac ?

Réunir les échos reçus tout au long du 19e siècle par quelques centaines de vers, publiés à l'aube de cette période, revient aussi à observer cette dernière sous un jour inattendu, pour y découvrir des textes méconnus et piquants, comme l'éloge de la petitesse de l'abbé Daux, mais surtout, pour pratiquer dans la masse des discours du temps une ponction inédite. Quelle unité trouver entre toutes les œuvres que traversent des références au chant 3 de L'Homme des champs ? Quel 19e siècle cette collection est-elle susceptible de peindre ? En quoi se distingue-t-il d'autres portraits possibles de la période, et comment son exploration peut-elle perturber nos habitudes, secouer nos certitudes ?

Plus largement, qu'est-ce qu'une telle entreprise peut-nous apprendre sur la place dévolue, non pas seulement à Delille au sein de la littérature de cette période, mais à la littérature au sein d'un vaste discours social – un éventail de pratiques, de disciplines et de débats où l'on ne s'attendrait pas forcément à trouver des références à L'Homme des champs ?

Repérer l'ensemble des échos qu'un texte a pu recevoir sur près d'un siècle tient évidemment de la gageure, même si, pour des raisons de faisabilité, l'inventaire se limite au seul chant 3.

Le but du projet n'est pas de recenser toutes les marques de réception, mais d'intégrer un nombre d'exemples suffisamment variés et divers pour penser atteindre une bonne représentativité. Work in progress, cette édition en ligne est appelée à se développer au fil des trouvailles.

Sur un plan pratique, la collecte s'appuie sur les possibilités de recherche en mode “plein texte” offertes par les grands bibliothèques numériques. Les contributeurs ont formulé des requêtes permettant de repérer où un vers donné (voire ses seuls termes clés) apparaît dans les collections de Gallica, Europeana, GoogleBooks, HathiTrust, InternetArchive, etc.

Bien qu'il constitue un wiki, le site ne permet pas aux visiteurs d'intervenir sur son contenu.

Si vous souhaitez être associé(e) au projet, merci de contacter l'équipe.

Ouvrages et articles


Voir le site Reconstruire Delille.


Ressources numériques

  • Une analyse métrique complète du chant 3, dans la version de 1800, a été menée dans le cadre du projet ANAMÈTRE (CRISCO, université de Caen) : lien.

Auteur de la page : — Hugues Marchal 2017/02/10 23:49


1 Elles sont alors distinguées dès le texte original par la mention “Note de l'auteur”.
2 Voir Hugues Marchal (dir.), Muses et ptérodactyles : la poésie de la science de Chénier à Rimbaud, Paris, Seuil, 2013.
3 Le seul ajout important est le texte de l'argument liminaire.