“Rentrée publique du Collège de France” (Décade)

Le 1er frimaire an III (21 novembre 1794), le Collège de France procède à sa séance publique de rentrée, qui fait événement quelques mois après la fin de la Terreur. Delille y lit différents extraits de ses travaux en cours, dont un passage d'un “poème sur la vie champêtre”, où l'on reconnaît la description du cabinet d'histoire naturelle présente dans le chant 3 de L'Homme des champs. C'est à l'issue de cette lecture que Darcet lui aurait conseillé de développer ce motif, pour en tirer Les Trois Règnes de la nature.

La Décade philosophique a rapidement rendu compte de cette séance1, en soulignant le succès rencontré par le poète, produisant ainsi un document important à deux titres. D'une part, il indique que les vers concernés étaient, sinon achevés, du moins proches de leur version finale, six ans avant la parution du poème. D'autre part, le rédacteur anonyme insiste sur l'effet de nouveauté du passage, qu'il présente comme une démonstration pratique de la possibilité de concilier poésie et sciences.

Le second morceau qu'il a lu était le fragment d'un poëme sur la vie champêtre ; fragment dans lequel il décrit le cabinet d'histoire naturelle que se forme un homme retiré à la campagne, et particulièrement sa collection d'insectes et d'animaux empaillés. Le poète s'est joué parmi toutes ces descriptions qui offraient les plus grandes difficultés à vaincre, mais qui lui ont fourni à lui une foule de beautés d'un genre neuf, et beaucoup plus poétiques qu'on ne le croirait. On peut même à ce sujet, faire une réflexion qui doit venger les sciences du reproche qui leur a été fait de dessécher l'imagination : ne multiplient-elles pas les idées ? n'augmentent-elles pas par-là le nombre de leurs combinaisons dans une étonnante progression ? Avant l'invention et le perfectionnement du microscope , Delille aurait-il pu parler de ce monde nouveau qu'il découvre à nos yeux ? […] Admirons les anciens dans ce qu'ils ont d'admirable, mais ne leur rendons pas un culte exclusif, et sachons nous estimer2.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/06/02 15:33


1 Anonyme, “Rentrée publique du Collège de France”, Décade philosophique, littéraire et politique, 10 frimaire an III (30 novembre 1794), p. 397-402.
2 Id., p. 400-401.