Kraane, La Littérature française

La Littérature française est un “poëme en quatre chants”, composé en français par le Hollandais Jan Hendrik Kraane et publié à Leyde en 1804. Ce panorama critique et historique versifié contient un hommage appuyé à Delille, “nouvel Amphion” revenu en France pour y restaurer l’harmonie sociale et les lettres1. Surtout, l'auteur néerlandais se targue fièrement, dans sa préface, de l'aval du poète, à qui il a soumis son œuvre. Quoique ce dernier y émette aussi des réserves sur le peu de novation des “idées”, Kraane cite une lettre, non datée, dans laquelle Delille le félicite pour la correction de son expression :

Monsieur,
J’ai été privé du plaisir de lire moi-même votre ouvrage par la perte presqu'entière de ma vue : ce même inconvénient me prive également de l’avantage de vous répondre moi-même : j’ai employé la main de l’amitié. J’ai entendu avec intérêt la lecture de votre ouvrage ; je vous en parlerai avec franchise. Celui de mes amis avec qui j’ai fait cette lecture a été surpris, comme moi, de la correction & de la pureté de votre stile. Ainsi vous êtes sûr du choix de vos expressions & de vos tournures ; peut-être celui des idées n'est-il pas aussi heureux. Mon ami les aurait voulu quelquefois plus piquantes & plus neuves : j’oserais aussi desirer dans l’exécution totale un peu plus de mouvement. Pardonnez, Monsieur ! une franchise que vous avez réclamée. Cette modestie ne vous honore pas moins que vos vers ; en poésie comme en religion, c'est celui qui cherche la vérité qui fait son salut. Recevez, je vous prie, l’expression de ma reconnoissance & de l’estime bien sincère avec lesquelles j’ai l’honneur d’être,
Monsieur,
Votre très-humble & très-obéissant Serviteur2

Deux autres éléments renforcent les liens entre Kraane et Delille. D'une part, son œuvre même inclut des reprises de certains vers du même poème français. D'autre part, il attaque violemment son compatriote Bilderdijk, auteur un an plus tôt d'une traduction de L'Homme des champs remplie de remarques peu amènes pour ce texte et son auteur.

Dans son éloge en vers de Delille, qui ouvre le dernier chant du poème, Kraane l'apostrophe comme “[s]on maître” en mimant un des tours de L'Homme des champs3. Puis il procède à plusieurs emprunts explicites. Il cite, entre guillemets et en italiques, en l'adaptant légèrement, un vers du premier chant4 et il indique à Delille, employant un autre extrait, marqué cette fois seulement par des italiques :

Tantôt le Dieu des mers frappant l'humide masse,
Et des flots bondissants écartant la surface,
S'empresse de te voir… tu lui dis ses secrets (*) ;
Comment à ses horreurs il mêle ses bienfaits ;
Comment il bouleverse & partage les mondes ;
Comme il bâtit les monts, lents ouvrages des ondes. […]

(*) Voyez le troisième chant des Géorgiques françaises5.

Vers concernés : chant 3, vers 316

Le tour est à nouveau légèrement adapté, puisque Delille écrit “de l'onde”.

Un sondage révèle toutefois la présence ultérieure, sous la plume de Kraane, d'au moins un emprunt non signalé au chant 3 L'Homme des champs. En effet, alors que le poète hollandais s'interroge, de manière assez satirique, sur les errances d'un homologue français vieillissant, Mercier6, une formule de Delille sur le sublime des vestiges devient un appel à respecter le grand âge7 :

Vers concernés : chant 3, vers 36

Ici, le vers “Des ravages du temps…” est directement tiré du texte de Delille. Vu les éléments exposés plus haut, il faut à notre sens aborder cette reprise comme un autre hommage, et non un plagiat. Si Kraane en change le sens en modifiant le contexte, il table probablement sur l'aptitude de ses lecteurs à y reconnaître un jeu intertextuel.

Dans une longue note rattachée à l'éloge versifié de Delille, Kraane présente L'Homme des champs comme le plus beau poème “bucolique” en son genre8, avant de répondre “aux critiques injustes du traducteur hollandais, qui mérite beaucoup d'attention, à cause de ses talents”, Bilderdijk étant un “poète très connu […] et digne de l'être9”.

Kraane avoue d'abord s'interroger vainement sur les motifs qui ont poussé ce dernier à traduire le texte, et à nourrir par ce biais son propre “renom10”, si l'original lui semblait si mauvais.

Puis, écartant les critiques de Bilderdijk sur le plan, au motif que cette organisation avait déjà été discutée en France, il déplore le ton moqueur de son compatriote, auteur dans ses notes de multiples “petits coups de patte11” qui ne méritent pas moins d'ironie. Kraane salue ainsi le “génie” qui a permis à un Hollandais de censurer le style de Delille, position “ridicule12”. Il raille la manière dont certains vers innocents lui ont offert l'occasion, en note, de “dire des grossièretés” à tous les Français13 et il moque l'acharnement du “dévot traducteur” à trouver chez Delille des blasphèmes, tout en laissant libre cours à “son aigreur & sa jalousie14”, pour entasser “critiques misérables”, “chicanes insignifiantes” et “plaisanteries déplacées15”. Kraane termine donc ce premier parcours en se félicitant que Delille ne lise pas le hollandais, pour l'honneur de ses compatriotes qui jouissent encore “d'une bonne réputation chez l'étranger au sujet de [leur] urbanité & de [leur] politesse”, mais tomberaient “dans le plus grand discrédit, si tout le monde savait à quel point de démence est chez [eux] la démangeaison d'être impunément insolent, & l'envie extrême de critiquer tout, tant bien que mal16”.

Puis Kraane examine le travail même de la traduction, où Bilderdijk, sous prétexte de “corrige[r]” l'original, l'altère selon lui profondément et réduit des passages charmants à des platitudes. Apostrophant son compatriote, Kraane lui soumet un exemple tiré du chant 3, en retraduisant vers le français la version de Bilderdijk :

Le poète avait dit pour dépeindre la satisfaction d'un botaniste qui trouve une plante rare,

           avec moins de tendresse
L'amant voit, reconnaît sa maîtresse.

& cela est juste. l'image est aussi ingénieuse, aussi agréable, que ressemblante. Il ne tenait qu'à vous de l'imiter. Mais vous avez préféré de parler de l'astuce du chat à propos du plaisir pur de la contemplation de la nature, apparemment parce qu'il y a tant de ressemblance entre la cruelle joie du chat qui poussé par son instinct s'amuse du tourment d'un petit animal, qui ne saurait se défendre, & la jouissance pure d'un homme qui se plaît au milieu des spectacles champêtres. Voici vos deux vers,

Le cours ferré, l'œil fixe, avec bien moins de joie,
Le chat guète, s'approche & tombe sur sa proie.

Vous avez beau dire facit indignatio versus, tout lecteur impartial sera indigné contre un traducteur qui prend à tâche de falsifier & de gâter les meilleurs morceaux de son original. En effet, n'y a-t-il pas beaucoup d'esprit à mettre le chat en action pour déparer une comparaison qui est très-jolie, & pour critiquer ? C'est bien ici le cas de s'écrier, jusqu'où l'orgueil ne nous emporte-t-il pas quand il ne tient plus de mesure17 !

Vers concernés : chant 3, vers 443-444

Cette substitution est également pointée du doigt dans le compte rendu du travail de Bilderdijk publié, en 1803, dans les Algemeene vaderlandsche letter-oefeningen ; mais Kraane se montre plus virulent dans ses expressions. Pour lui, Bilderdijk a passé sur le texte de Delille comme un serpent qui y aurait glissé sur un parterre fleuri en laissant “partout les empreintes du fiel qui le rongeait18”.

En conclusion, il affirme regretter d'avoir dû mener une telle charge, au motif que, tous ces éléments mis à part, Bilderdijk a fourni des vers parfaits, faisant honneur à sa langue. Aussi achève-t-il en déclarant son “enthousiasme pour le poète Bilderdyk et [s]on indignation contre le critique Bilderdyk19”.

Accès à la numérisation du texte : Google Books.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/06/27 13:30
Relecture — Morgane Tironi 2022/08/18 14:17


1 Voir Jan Hendrik Kraane, La Littérature française, poëme en quatre chants, Leyde, Murray, 1804, p. 103-107.
2 Id., p. vi-vii.
3 Sa formule “Ô Delille ! ô mon maître !” (p. 103) est un calque d'une expression du chant 4 de L'Homme des champs, “Ô Virgile ! ô mon maître !”
4 Qui fait aimer les champs fait aimer les vertus” (p. 105), là où Delille écrit “la vertu”.
5 Id, p. 105-106.
6 La note 9 le confirme.
7 Id., p. 122.
8 Id., p. 222.
9 Ibid.
10 Id., p. 223.
11 Id., p. 224.
12 Ibid.
13 Id., p. 225.
14 Id., p. 230.
15 Id., p. 235.
16 Id., p. 235-236.
17 Id., p. 236-237.
18 Id., p. 238.
19 Id., p. 239.