Christophe Guérin, frontispice du chant 3 dans l'édition de 1800 (in-18, Strasbourg, Levrault frères)

La pervanche !.......... La pervanche !.......... “La pervanche !……….”
1800
Gravé par Christophe Guérin (1758-1831)

Eau-forte et burin
Neuchâtel, Bibliothèque publique et universitaire
Po Rouss Buff 4/19

Vers concerné : chant 3, vers 441.
















Premiers éditeurs de L'Homme des champs en 1800, les trois frères Levrault de Strasbourg vendent plusieurs éditions illustrées du poème. Parmi elles, une des éditions in-18 contient quatre estampes : un frontispice par chant. Comme c'est généralement le cas dans les programmes iconographiques des éditions de Delille, les illustrations de Christophe Guérin ne portent pas sur des passages didactiques, mais sur des fragments du poème plus propres à éveiller la sensibilité du lecteur. L'image attachée au chant 1 concerne l'épisode touchant du cerf qui fuit les chasseurs. Celle du chant 2 associe la beauté de la poésie à la beauté de la nature, en représentant Virgile devant la campagne de Mantoue. Celle du chant 4, qui montre des baigneuses épiées par un faune, est quant à elle empreinte de sensualité.

Dans cette série, l'illustration du chant 3 occupe une place particulière. À la différence des autres frontispices qui citent plusieurs vers de L'Homme des champs, sa légende ne contient que deux mots : “La pervanche !……….” [sic]. Pour le lecteur de 1800, cette simple exclamation suffit probablement à identifier Jean-Jacques Rousseau dont l'épisode de la pervenche compte parmi les plus célèbres pages des Confessions (voir ci-après). Coéditeur du poème avec les frères Levrault, le Bâlois Georg Jakob Decker décrit ainsi l'estampe dans l'annonce de publication qu'il insère dans un journal allemand : “3) Rousseau, der in Gesellschaft seines Freundes eine lang nicht gesehene Pflanze findet1.” Comme l'image du chant 2, qui renvoie aux Géorgiques de Virgile, l'image du chant 3 souligne à son tour l'intertextualité du poème. Par ailleurs, cette illustration concerne exceptionnellement une activité scientifique : l'herborisation. Se promenant sur un chemin de montagne en compagnie d'un autre homme, Rousseau (représenté ici en vieil homme) se penche avec transport sur un parterre de pervenches qu'il vient d'identifier. Or, lecteur attentif de Delille qui ne manque jamais d'associer la pratique des sciences aux plaisirs que l'homme en retire, Guérin offre une représentation à la fois sentimentale et sociale de l'activité botanique.

Cependant, l'image de Guérin interprète le poème en introduisant des éléments absents du texte. Delille ne mentionne en effet ni le cadre montagneux, ni le second personnage de la scène. Pour comprendre la gravure, il faut la confronter à l’œuvre de Rousseau et aux représentations iconographiques de celle-ci, ainsi qu'aux portraits de l'auteur.

L'épisode de la pervenche se trouve au sixième livre des Confessions. Rousseau le raconte en deux temps. Il évoque d'abord d'anciennes promenades avec Madame de Warens, celle qu'il appelle affectueusement “maman” :

Le prémier jour que nous allames coucher aux Charmettes, maman étoit en chaise à porteurs, et je la suivois à pied. Le chemin monte, elle étoit assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haye et me dit : voila de la pervenche encore en fleur. Je n'avois jamais vû de la pervenche, je ne me baissai pas pour l'examiner, et j'ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jettai seulement en passant un coup d’œil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j'aye revû de la pervenche, ou que j'y aye fait attention2.

Une trentaine d'années plus tard, Rousseau trouve de la pervenche lors d'une promenade en Suisse, avec son ami Pierre-Alexandre DuPeyrou (1729-1794). C'est le passage mentionné par Delille et illustré par Guérin :

En 1764 étant à Cressier avec mon ami M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu'il appelle avec raison Belle-vue. Je commençois alors d'herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons je pousse un cri de joye : ah voila de la pervenche ; et c'en étoit en effet. Du Peyrou s'apperçut du transport, mais il en ignoroit la cause ; il l'apprendra, je l'espére lorsqu'il lira ceci. Le lecteur peut juger par l'impression d'un si petit objet de celle que m'ont fait tous ceux qui se rapportent à la même époque3.

Madeleine de Proust avant l'heure, la pervenche de Rousseau a probablement contribué au succès du motif de la fleur bleue dans la littérature européenne4. L'image de Guérin se situe donc à l'intersection de deux réceptions d’œuvres littéraires : Les Confessions et L'Homme des champs. Grâce à ce croisement, on sait que le second personnage de la gravure figure le riche négociant neuchâtelois DuPeyrou et que le paysage de l'arrière-plan est celui de la région de Cressier, sur le versant suisse du Jura.

Indépendamment du passage du chant 3 auquel le frontispice de Guérin renvoie, Rousseau est tout de suite reconnaissable par quelques attributs caractéristiques. La gravure s'inscrit en effet dans une tradition iconographique qui remonte à l'année 1778, date de la mort du philosophe à Ermenonville. Cette année-là, le peintre Georges-Frédéric Mayer (1735-1779) aurait réalisé le dernier portrait de Rousseau fait d'après nature, un portrait en pied où le modèle, représenté de profil, tient un bouquet de fleur d'une main, un bâton de l'autre, et un tricorne sous le bras. La peinture n'est connue qu'à travers les nombreuses gravures auxquelles elle a donné lieu dans les années suivantes5. Guérin reproduit la pose et les autres éléments de cette image canonique (bâton, tricorne, habits), à l'exception du bouquet de fleur que Rousseau, ici, n'a pas encore cueilli.

“J. J. Rousseau. Et la vüe du Pavillon qu'il habitoit à Ermenonville”
Vers 1779
Gravé par “H.” d'après Georges-Frédéric Mayer

Gravure aquarellée
Môtiers, Musée Jean-Jacques Rousseau
Reproduction : © Agence Martienne

“J. J. Rousseau”
Gravé par Gustav Georg Endner (1754-1824) d'après Georges-Frédéric Mayer
[Vers 1800]

Eau-forte et taille douce
Neuchâtel, Bibliothèque publique et universitaire
Rouss Buff 3/8








Cette filiation iconographique explique donc l'apparence de Rousseau sur l'image de Guérin et, sans doute, l'âge avancé que le graveur attribue au philosophe. Guérin n'est pas le premier artiste à représenter l'épisode de la pervenche et il n'est pas le seul à le dissocier du texte des Confessions. En 1789, un graveur associait la découverte des pervenches à un autre texte de Rousseau, les Lettres élémentaires sur la botanique, qui arbore le frontispice suivant :

Lettres élémentaires sur la botanique “Ah, voila de la pervenche”
Page de titre de Jean-Jacques Rousseau, Lettres élémentaires sur la botanique, s. l., 1789.
Gravé par Antoine Cosme Giraud (1760-1840 ?) d'après un dessin de Clément-Pierre Marillier (1740-1808)

Eau-forte
Neuchâtel, Bibliothèque publique et universitaire
1R 6260/1


















Quoique Rousseau soit ici transformé en une figure allégorique, celle d'Amour, la fusion d'une activité scientifique avec une scène sentimentale annonce l'illustration de Guérin. D'autres graveurs du XIXe siècle représenteront l'épisode de la pervenche, pour illustrer cette fois Les Confessions, soit en copiant manifestement Guérin, soit en réinterprétant le motif dans une perspective romantique :

“En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : Ah ! voilà de la pervenche !”
1801
Gravé par [Jean-Baptiste-Michel] Dupréel d'après Charles-Abraham Chasselat (1782-1800)

Eau-forte et taille-douce
Môtiers, Musée Jean-Jacques Rousseau
CH 9

“Les Pervenches”
1889
Gravé par Auguste-Laurent Boulard d'après un dessin de Maurice Leloir (1853-1940)

Eau-forte et burin
Neuchâtel, Bibliothèque publique et universitaire
Po Rouss Buff 3/39/1/224






Ainsi, si le frontispice du chant 3 met en image Les Confessions plutôt que L'Homme des champs, il inspirera en retour les illustrateurs de Rousseau après 1800.

  • Base iconographique de la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel (portraits) : lien.

Auteur de la page — Timothée Léchot 2017/05/22 17:21


1 “3) Rousseau qui trouve en compagnie de son ami une plante qu'il n'avait pas vue depuis longtemps.” Georg Jakob Decker, Letzte Ankündigung wegen des Homme des champs ou les Géorgiques françoises, poeme en quatre chants, par Jacques Delille, p. 620.
2 Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions. Autres textes autobiographiques, Bernard Gagnebin, Robert Osmont, Marcel Raymond (éd.), Paris, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 1959, p. 226.
3 Ibid.
4 Voir Claire Jaquier, “La pervenche : une fleur bleue”, in Claire Jaquier, Timothée Léchot (dir.), Rousseau botaniste. “Je vais devenir plante moi-même.” Recueil d'articles et catalogue d'exposition, Fleurier, Pontarlier, Éditions du Belvédère, 2012, p. 97-112.
5 Voir Rossella Baldi, “Georges-Frédéric Mayer, ‘Rousseau herborisant’”, in ibid., p. 193-196 ; et Rossella Baldi, “‘Laissons tous ces étranges portraits, et revenons à l'original.’ Sentimentaliser l'iconographie de Rousseau”, Revue historique neuchâteloises, 149e année, no 3-4, 2012, p. 241-271.