Jacquin, Le Voyage du poëte à Lyon

Malgré son titre, ce “poème élégiaque”, publié en 1841, est moins un récit viatique que le tableau d'une catastrophe naturelle majeure : la terrible crue qui dévasta en novembre 1840 le bassin du Rhône, en aval et en amont de Lyon. Toutefois, il est difficile de voir dans ce texte un témoignage personnel face à un tel événement, car Jacquin puise l'essentiel de son inspiration chez d'autres auteurs. Comme son Voyage du poëte à Plombières, publié un an plus tard, ce petit ouvrage est un montage de vers plagiés, qu'il emprunte notamment à Delille.

L'Homme des champs est mis à contribution dès l'ouverture du poème, “O fertile Provence ! ô plaines fortunées1  !”, car ces exclamations calquent un vers du chant 2 du texte de Delille, où ce dernier avait chanté les grâces d'un domaine justement situé dans cette région, “O riant Gemenos ! ô vallon fortuné2”. Jacquin poursuit cet incipit en s'appropriant plusieurs alexandrins issus du même passage, puis, un peu plus loin, il se tourne vers le chant 3 pour peindre la source du Rhône. C'est alors la section où Delille propose à ses lecteurs de remonter vers “le berceau des eaux” qui lui fournit son matériau. Nous soulignons ses emprunts par des italiques  :

Salut ! Ô Saint-Gothard d'où sa timide source,
Sortant de tes rochers, prend sa rapide course ;
L'orgueil de tes grands monts, leurs immenses contours,
Cent siècles qu'ils ont vus passer comme des jours,
Offre [sic] à l'ami des arts, sous des teintes sans nombre,
Les jets de la lumière et les masses de l'ombre ;
On y voit réunis des volcans, des vergers,
L'écho de la tempète et les voix des bergers.

Dans cet antre azuré que la glace environne,
Le Rhône, glorieux, bondit, tombe et bouillonne ;
Ici, modeste encore au sortir du berceau,
Glisse en mince filet, en timide ruisseau ;

Et dans le lit étroit qui resserre son onde,
Il promène son eau qui s'élance et qui gronde. […]
Sur ces superbes monts, colonnades informes
De neiges, de glaçons, entassements énormes,
La nature tantôt riante en tous ses traits,
De verdure et de fleurs embellit ses attraits.
Tantôt mâle, âpre et forte, elle éloigne les grâces,
Du chaos leurs rochers gardent encor les traces3.

Vers concernés : chant 3, vers 307-308, 311, 329-334, 337-338 et 343-344

Par la suite, Jacquin change de fournisseur et soumet au même traitement Les Plantes de Castel. Malgré le peu de rapport entre les deux thèmes, il utilise les vers que Castel consacre à l'éruption d'un volcan pour décrire l'arrivée à Lyon de la crue du Rhône, qui devient pour l'occasion et contre toute vraisemblance, “colonne de feu”, “incendie” et torrent de “bitume4“ !

Jacquin exploite donc les textes qu'il pille comme un réservoir de matrices descriptives générales qu'il adapte à d'autres objets, que ces derniers soient ou non proches du motif d'origine.

  • Accès à la numérisation du texte : Gallica.

Auteur de la page — Hugues Marchal 2017/12/09 22:03
Relecture — Morgane Tironi 2022/08/18 13:57


1 Jacquin, Le Voyage du poëte à Lyon : poème élégiaque, Metz, impr. de Dembour et Gangel, 1841, p. 1.
2 L'Homme des champs, 2:407.
3 Jacquin, op. cit., p. 2-3.
4 Id., p. 4-5.