Montherot, Mémoires poétiques…

Recueil de poèmes publié en 1833, les Mémoires poétiques, événements contemporains, voyages, facéties de Montherot contiennent deux sections, “Promenades dans les Alpes1” et “Promenades dans les Vosges2”, qui combinent récit viatique et humour. En effet, tout en s'inscrivant résolument dans les pas de l'école descriptive et didactique associée à Delille, l'auteur adopte face à ce modèle un ton ironique, comme s'il continuait à y voir une référence difficile à éluder, mais tenait à se montrer averti de son caractère désormais désuet.

Ce jeu de décalage passant par la mention directe de certains auteurs phares de la fin des Lumières et de l'Empire, les promenades de Montherot, qui peignent différents lieux ou figures pittoresques, convoquent à deux reprises le nom de Delille.

Dès le premier segment de la section sur les Alpes, intitulé “Bellegarde - Perte du Rhône”, Montherot utilise l'auteur de L'Homme des champs comme le symbole d'une alliance entre sciences et vers qu'il moque, avant de faire mine de s'y adonner, pour conclure que les matières savantes nécessaires lui échappent nécessairement…

[…] ces rocs brisés, vaincus par le salpêtre,
Ont dans un lit nouveau vu le fleuve renaître :
Le sapin, le mélèse enchaînés en radeaux
Descendent sans obstacle et glissent sur les eaux.
Belle opération ! très-utile au commerce !
Beau sujet d'un poëme ! … Il faut que je m'exerce
A chanter l'entreprise et les entrepreneurs
Et l'art ingénieux de leurs ingénieurs.
Unissons, si je puis, l'agréable à l'utile :
Mais pour rendre à ma plume un tel travail facile
Je voudrais posséder ou du moins avoir lu
Le projet des auteurs et leur compte-rendu :
Alignant et rimant les détails de leur prose,
Je pourrais au lecteur apprendre quelque chose,
Comme le vieux Delille, habile en son métier,
Rima d'après Buffon, Lavoisier et Cuvier
Ses trois Règnes, si longs, admirés sur parole ;
Ou comme l'an dernier, un enfant de Bartole
Pour enseigner le droit a jugé très-subtil
De tourner en quatrains tout le Code civil !

Et moi traitant d'abord un point géologique,
Demandons si du roc calcaire ou granitique
La couche est parallèle ou quel est son penchant,
Est-il du nord au sud ou de l'est au couchant ?
De mica, de feldspath est-elle mélangée ?
D'étain, de plomb, de fer ou de cuivre chargée ?
Combien par heure ici coulent de pouces d'eau ?
Quelle est du fleuve enfin la pente et le niveau ?
Et combien les mineurs ont-ils usé de poudre ?
Autant de questions que je ne puis résoudre !
C'est égarer mes pas en un pays perdu :
Si j'en sais pas un mot, je veux être pendu3 !

La deuxième mention de Delille offre l'occasion d'un même jeu, raillant cette fois la prétention du poème à se faire peinture. Elle intervient au sein de la section sur les Vosges, dans un texte sur la “Vallée de Fougerolles”. De même que L'Homme des champs se termine par un quatrième chant valant art poétique, le texte de Montherot redevient ici fortement autoréférentiel. Loin d'adhérer à l'impératif de conformation entre texte et site que Delille place au cœur de son esthétique, Montherot lui oppose le modèle tout d'imagination des auteurs romantiques. Mais peut-être reste-t-il sur ce point encore ironique, puisque, s'il entend ainsi offrir une sorte de recette sûre de succès, cette piste aboutit à une autre impasse : le locuteur échouant pour sa part à éprouver l'enthousiasme nécessaire, il s'avère incapable d'illustrer son propos.

Vous m'invitez en vain, vallons, ruisseaux, ombrages,
A peindre la contrée où s'égarent mes pas ;
Non : dans mes souvenirs imprimez vos images,
Dans mes tableaux écrits vous ne revivrez pas.

St-Lambert et Delille ont usé la palette :
A peindre la nature en style bigarré ;
La muse descriptive est pour long-temps muette,
Morte ; et ce n'est pas moi qui la réveillerai.

Expert en théorie à défaut de pratique,
Révélons aux rimeurs un secret excellent :
Vous peignez un objet ? pour être poétique,
Il faut que le tableau ne soit pas ressemblant.

Etrange paradoxe ! … Oui je dis, je répète,
Et j'ai pour m'appuyer plus d'un illustre nom :
Un tableau ressemblant n'est pas d'un vrai poète ;
Ecoutez Lamartine, étudiez Byron.

Le versificateur, dans l'objet qu'il dessine,
Ne saisit que les traits que le regard peut voir :
Il n'en est pas ainsi de Byron, Lamartine :
Le poète est un prisme et non pas un miroir.

Le poète n'est pas cette glace fidèle
Qui rend, sans le changer, l'objet qu'elle a reçu :
C'est le prisme éclatant dont l'angle nous révèle
Sept brillantes couleurs d'un lumineux tissu.

Soulevez des objets l'enveloppe invisible,
Des êtres et de nous saisissez les rapports,
Franchissez d'un seul bond l'espace inaccessible,
Des élémens muets entendez les accords :

Sainte inspiration ! vous qui l'avez connue,
Dites de quels transports vos ames ont joui !
Oh ! qui me donnera cette seconde vue ?
Je sens briller l'éclair : il s'est évanoui4.

On le voit, Montherot propose un pastiche critique réussi et dans ce cadre, la présence sous sa plume d'une des expressions les plus citées du chant 3 de L'Homme des champs (que nous soulignons dans l'extrait par des italiques) doit, à notre sens, être lue comme un clin-d'œil intertextuel assumé, destiné à un public que Montherot tenait sans doute pour capable de saisir l'allusion. Cette reprise intervient dans le dernier poème de la section sur les Alpes, facétieux “Lord Piéton”, présenté comme le plan, en vers, d'un “art de bien marcher” destiné aux randonneurs ! Montherot indique, dans l'un des mini-chants ainsi obtenus :

SECOND CHANT : Je m'élève et d'après les grands maîtres,
J'offre de grands tableaux du genre descriptif.
(Je crains fort que Pégase ici ne soit rétif ;)
Beaux lacs ! Sommets sacrés ! Alpes ; Suisse chérie,
Et toi, pompeux Jura, ma seconde patrie,
Vous qui de près, de loin, jusqu'à mon dernier jour,
Quittés avec regret, revus avec amour,
Viendrez renouvelant vos traces effacées,
Enchanter mes regards, appeler mes pensées,
Quand je retrouve en moi vos souvenirs si doux,
Mes chants ne pourront-ils s'élever jusqu'à vous5 ?

Vers concernés : chant 3, vers 342

  • Accès à la numérisation du texte : Gallica.

Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/06/18 16:03
Relecture — Morgane Tironi 2022/08/18 14:25


1 François de Montherot, Mémoires poétiques, événements contemporains, voyages, facéties, Paris, J. Techener, 1833, p. 129-173.
2 Id., p. 197-209.
3 Id., p. 129-130.
4 Id., p. 205-207.
5 Id., p. 170.