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Jacques Delille, Les Jardins (1801)

Lorsque Delille publie en 1801, à Londres, une luxueuse édition augmentée et révisée1 de ses Jardins (1782), il insère à la fin de la nouvelle préface de son poème quelques pages de réponse aux critiques de L'Homme des champs, en particulier sur la question du plan de cet ouvrage. Sans citer ses propres vers, il insiste sur ce qui, selon lui, unit les quatre chants, ou du moins autorise leur réunion dans un seul ensemble.

Delille commence par répéter que son ouvrage suit un plan, quoiqu'il ne l'ait pas résumé au début de l'œuvre (à cet égard, l'ajout des arguments, qui intervient dans l'édition de 1805 que nous suivons, peut être vu comme un autre moyen d'en souligner l'architecture), et il renvoie aux exemples de Boileau et Virgile :

On m'a reproché, comme une chose fort grave, de n'avoir pas annoncé dans les premiers vers le plan de cet ouvrage. On pourroit réfuter d'un mot cette critique, en observant que le législateur de la poésie françoise dans le plus régulier, et le plus justement célèbre des poèmes didactiques2 n'a présenté aucun plan. Cette autorité est tellement respectable, que je n'en connois pas qu'on puisse lui opposer ; mais ce qui est bien plus extraordinaire, c'est que des censeurs bien plus sévères encore ont prétendu que ce plan n'existoit pas, parce qu'il n'étoit pas annoncé. Je me crois donc obligé de rappeler ici que le poëme a pour objet 1°. l'art de se rendre heureux à la campagne, et de répandre le bonheur autour de soi, par tous les moyens possibles. 2°. De cultiver la campagne de cette culture que j'ai appelée merveilleuse, et qui s'élève au dessus de la routine ordinaire. 3°. De voir la campagne et les phénomènes de la nature avec des yeux observateurs. 4°. Enfin, de répandre et d'entretenir le goût de ses occupations et de ses plaisirs champêtres, en les peignant d'une manière intéressante. Ainsi le sage, l'agriculteur, le naturaliste, le paysagiste sont les quatre divisions de ce poëme. Cette seule exposition doit suffire à ceux qu'il n'est pas impossible de contenter.

On a prétendu que ces divisions ne tenoient pas essentiellement les unes aux autres. Si on a voulu dire que chacune pouvoit être traitée séparément, on a eu raison, sans rien prouver contre le plan de l'auteur. Virgile auroit pu faire un poëme sur les vignes, un autre sur les moissons, d'autres encore sur les vergers, et sur les abeilles ; quoique ces objets puissent se séparer, cela ne prouve point qu'il ait eu tort de les réunir dans ses Géorgiques3. […]

Puis Delille écarte la question, en affirmant que les quatre chants, même s'ils étaient traités comme des textes autonomes, possèdent une originalité que le débat masque :

Au lieu de multiplier ainsi ces sortes de critiques, dont je crois avoir prouvé l'injustice, sans être aigri contre leurs auteurs, peut-être eût-il été plus équitable et plus naturel, de remarquer que tous les chants de ce poëme sont parfaitement distincts les uns des autres, et que le sujet en est absolument neuf dans toutes les langues et particulièrement dans la nôtre4.

Ces positions rejoignent les arguments mis en avant quelques mois plus tôt par Pierre David, dans son long compte rendu du Moniteur universel. Or Delille souligne l'intérêt qu'il a pris à cette étude en nommant, par exception, ce lecteur “qui sans avoir aucune liaison avec [lui], [l]’a dédommagé de la sévérité des critiques par les réponses pleines de goût et d’élégance qu’il a bien voulu y faire5”.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/03/12 14:45
Relecture — Morgane Tironi 2022/08/17 22:06


1 J. Delille, Les Jardins, ou l’art d’embellir les paysages […]. Nouvelle édition, revue, révisée et considérablement augmentée, Londres, impr. de Ph. Le Boussonier, 1801.
2 Allusion à l'Art poétique de Boileau.
3 Id., p. xvii-xviii.
4 Id., p. xvii-xviii.
5 Id., p. xxii.