Escherny, Mélanges de littérature, d'histoire, de morale et de philosophie

En 1811, dans ses Mélanges de littérature, d'histoire, de morale et de philosophie, le Suisse Escherny dédie deux chapitres sévères1 à la versification française, qu'il juge inepte et responsable de son peu de goût pour la poésie “moderne” produite dans cette langue, dont il estime au contraire fort les prosateurs.

Lorsque je lis une belle page de prose, je me sens à mon aise, rien ne me gêne, ne m'embarrasse, ne me distrait du plaisir que je goûte ; je jouis. Lorsque je lis des vers, c'est précisément tout le contraire ; un certain vague dans les idées y tient l'ame indécise et la met à la gêne. C'est un travail, un état de contrainte ; je suis sur les épines, je ne sais jamais si j'ai saisi le sens ; une espèce de vapeur interposée l'obscurcit à mes yeux ; je le cherche, je relis, et le plus souvent il ne vaut pas la peine d'être cherché.
Ces rimes cousues par Morphée, au bout de chaque vers, me font bailler ; cette chûte périodique de sons qui reparoissent à intervalles égaux, me distrait du sens, et me cause la même inquiétude que l'eau qui s'échappe goutte à goutte d'une fontaine mal fermée. Ainsi, tous les vers faits depuis cent ans sont comme non-avenus pour moi, et pour tous ceux qui en reçoivent les mêmes impressions en tout ou en partie, et le nombre en est grand2.

Escherny prend soin de souligner que ces défauts sont indépendants du génie des auteurs. Il commente de manière négative des vers de Racine et Voltaire, puis il annonce : “En veut-on encore des exemples ; cherchez-les, je ne dirai pas dans les mauvais, mais dans les meilleurs versificateurs Français, dans ceux qui sont regardés comme classiques, vous en trouverez à chaque page.” Et c'est à ce titre qu'il choisit alors d'examiner la pratique de Delille, en ouvrant ses “Géorgiques françaises3”.

Eschery puise ses exemples dans différentes sections de L'Homme des champs. Nous ne reproduisons que les passages relatifs au chant 3.

L'écrivain suisse bute d'emblée sur l'ouverture\ :

Cherchez autour de vous de riches connoissances,
Qui, charmant vos loisirs, doublent vos jouissances ;
Trois règnes à vos yeux étalent leurs secrets,
Un maître doit toujours connoître ses sujets.

Le terme propre est multiplient, au lieu de doublent, mais il a deux syllabes de trop.
De plus, les deux premiers vers sont oiseux, riches est pour la mesure, et connoissances pour rimer avec jouissances.
En prose élégante et nombreuse, on auroit dit avec plus de précision : Cherchez autour de vous : trois règnes à vos yeux étalent leurs richesses et non leurs secrets. Mais 1.° il falloit rimer avec sujets ; 2.° le mot de riches venoit d'être employé, il ne pouvoit le répéter, il lui a substitué la cheville secrets ; 3.° les richesses des trois règnes appartiennent à la culture, et leurs secrets au physicien et au naturaliste, dont il n'est pas question ici ; 4.°enfin, on ne peut pas dire que les trois règnes ou leurs secrets sont les sujets de l'Homme des champs. Quelle langue barbare est obligé de parler un malheureux versificateur, pour obéir à des règles plus barbares encore4 !

Vers concernés : chant 3, vers 23-26.

Eschery poursuit, conspuant le morceau sur Pompéi :

Ces cirques, ces palais, ces temples, ces portiques,
Ces gymnases du sage autrefois fréquentés
D'hommes qui semblent vivre encore tout habités.

Il faut lire au moins trois fois ces mauvais vers avant de les comprendre.
On auroit beaucoup mieux dit en prose nombreuse.
Ces cirques, ces palais, ces temples, ces gymnases, ces portiques autrefois fréquentés par des sages, on les voit tous peuplés d'hommes qui semblent vivre encore.
La foudre, dans les deux vers suivans, est pour rimer avec poudre. Les habitans d'Herculanum et de Pompeia ne furent point foudroyés, mais ensevelis sous les laves du mont Vésuve, et dans l'abîme ouvert par le tremblement de terre.

La terre dans son sein, épouvantable gouffre,
Nourrit de noirs amas de bitume et de souffre ;
Enflamme l'air et l'onde, etc.

Ces vers sont inintelligibles. Est-ce la terre qui enflamme l'air et l'onde ? Ne seroient-ce pas plutôt les noirs amas de bitume et de souffre ?

Que l'horrible volcan inonda de ses feux.

Jamais l'observateur des éruptions du mont Vésuve n'a donné le nom d'horrible à ce volcan, il falloit terrible, mais terrible dérangeoit la mesure du vers5.

Vers concernés : chant 3, vers 135-137, 158 et 164-166.

Puis l'irascible lecteur aborde le passage sur les avalanches :

Si par un bruit prudent de tous ces noirs frimas,
Leurs tubes enflammés n'interrogent l'amas.

Deux bien mauvais vers, précieux et obscurs, tubes enflammés pour fusils, rappellent le conseiller des grâces.
L'homme est prudent et non le bruit.
Il vient de nommer les frimas éclatans, éblouissans, ici, ils sont noirs. Brillans auroit mieux convenu, la mesure du vers l'a repoussé. Il veut dire que les voyageurs aux glaciers, pour éviter les avalanches, doivent prudemment tirer des coups de fusil, pour essayer, avant d'aller plus avant, s'il y en a de disposées à se détacher. […]
Il seroit fastidieux de pousser plus loin ces observations. Les vers français sont pleins de ces contre-sens occasionnés par la tyrannie absurde de la mesure et de la rime. Le pauvre rimeur se voit forcé malgré lui à s'exprimer tout autrement qu'il ne conçoit, souvent à estropier ses pensées, ou du moins à ne les présenter que d'une manière obscure, vague ou incomplète. Les inversions qui ne sont guère dans le génie de la langue française, appartiennent aussi à la gêne du vers : elles en augmentent l'obscurité, et ne contribuent pas peu à les rendre pénibles et fatigans à lire6.

Vers concernés : chant 3, vers 345, 347 et 357-358.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/06/26 19:31


1 François-Louis d'Escherny, Mélanges de littérature, d'histoire, de morale et de philosophie, Paris, Bossange et Masson, 1811, t. II, ch. 3, “De la poésie des modernes, et de la versification moderne…” et 4, “Continuation de la critique des vers français…”.
2 Id., p. 222-223.
3 Id., p. 224.
4 Id., p. 227.
5 Id., p. 227-228.
6 Id., p. 228-229.