Noël, "Épître à l’auteur de l’Homme des champs" (Journal de Paris)

Si les auteurs de comptes rendus sur L'Homme des champs se répondent volontiers entre eux, il arrive que la controverse critique soit menée en vers. C'est ainsi que l'“Épître à l’auteur de l’Homme des champs”, signée par Noël et publiée dans le Journal de Paris le 21 octobre 1800, doit sans doute se lire comme une réponse à la lettre assassine dans laquelle Petitain avait, quelques semaines plus tôt, éreinté le poème de Delille, dans le même périodique.

En effet, Petitain avait jugé L'Homme des champs aussi étranger à la vie rurale qu'incapable de stimuler la sensibilité de ses lecteurs, et il avait assuré que ces derniers se garderaient bien de jamais relire l'ouvrage, Delille manquant du feu distinguant les véritables poètes et multipliant les lourdeurs propres à “désenchanter” ses adeptes. Or Noël relate, sous forme de témoignage individuel, une expérience en tous points contraire.

Dès les premiers mots qu'il adresse à Delille, Noël s'emploie à contredire les arguments clés de Petitain :

Toi qui sais, né poëte & peintre véritable,
Donner à la nature un coloris aimable ;
Ou pour la présenter sous des traits plus profonds,
La palette à la main, marcher près des Buffons ;
Delille voudras-tu qu'un rimeur qui t'admire,
Te parle du plaisir qu'il éprouve à te lire ?
Tu ne finirais pas s'il falloit écouter
Tous ceux que tes beaux vers ont le droit d'enchanter.
A les lire vingt fois, qui les lit se dispose,
Comme on nous voit sentir vingt fois la même rose1.

Vers concernés : chant 3, vers 45-46.

Or non seulement Noël évoque ainsi très tôt le contenu naturaliste du chant 3, dont il emprunte la rime profonds/Buffons, mais dans la suite de son épître, il explique qu'il prendra l'habitude de visiter la tombe d'un ami agriculteur en emportant avec lui le poème : “De ce réduit sacré désormais le chemin, / Ne me reverra pas sans ton livre à la main2”. Cette posture est fréquente chez les admirateurs de Delille : tout se passe comme si, mimant le poète qui se promène dans la nature en y portant les mots et le regard de Buffon, ses lecteurs ne pouvaient s'empêcher de parcourir désormais la campagne en y rapportant les vers de L'Homme des champs.

Mais pour Noël, la relation est réversible. Si les vers de Delille font aimer le monde rural aux citadins et les incitent à y diriger leurs pas, ils peuvent aussi se substituer à cette campagne perdue, puisque “l'ami de la campagne”, forcé de se résoudre “au séjour des cités”, pourra à présent dire :

Si je vis éloigné de la belle nature,
L'Homme des Champs du moins m'en offre la peinture3.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/03/09 21:03


1 Noël, “Épître à l’auteur de l’Homme des champs”, Journal de Paris, 29 vendémiaire an IX (21 octobre 1800), p. 172-173.
2 Id., p. 173.
3 Ibid.