“Dichtkunde. Het Buitenleven” (Algemeene konst- en letterbode)

Ce compte rendu de la traduction de Bilderdijk paraît en 1803, en deux livraisons, dans l'Algemeene konst- en letterbode1. Le rédacteur anonyme salue d'emblée la qualité littéraire de ce texte, ainsi que de l'œuvre d'origine, mais il souligne tout aussi rapidement la position conflictuelle de Bilderdijk :

Eindelyk zien onze kunstminnende landgenooten hunnen wensen vervuld, daar zy het alöm toegejuichte werk van dea Franschen Abt Delille, ook in hunne taal, door eene meesterlyke hand bewerkt, mogen lezen. Ongetwyfeld mogt men iets uitmuntends verwachten , indien zich zulk een bekwaam Dichter met die taak belastte ; en , in de daad ook zag men zich in die verwachting geenszins bedrogen. Ondertusschen heeft hier iets zeldzaams plaats. Die gewenschte overëenstemming van gevoelens , en gelykheid van genie , welke wy in twee poëtische vernuften, by zulk een gewrocht, als onöntboerlyk beschouwen, zou hier […] ten eenemaal ontbreken2.

S'il indique que cet écart est mis en avant par Bilderdijk lui-même, le journaliste avoue donc sa surprise :

Nimmer ontmoette Recensent een Vertaler of Navolger die zich zoo zeer bevlytigde om den oorspronglyke Schryver, […] ; die zich zoo veel moeite gaf om, in een menigte van aanmerkingen, de zwakheden van zyn origineel optespooren en in het breede te ontvouwen3.

Or, le journaliste, qui cite de larges extraits de la postface ou des notes de Bilderdijk afin d'illustrer l'ampleur des attaques, ne cache pas son propre agacement. Il ne sait comment expliquer une telle acrimonie, sinon en s'appuyant sur le témoignage même du traducteur : la maladie dont il dit avoir souffert ne l'a-t-elle pas plongé, comme il arrive souvent, dans le dégoût de la vie, l'ennui et l'agressivité (“lusteloosheid, verveeling, kibbelzucht4”) ? Déclarant abandonner la question, le rédacteur se penche ensuite sur des points lui paraissant plus dignes d'éloges. Il approuve le titre choisi par Bilderdijk et, tout en reconnaissant que la traduction de Brinkmann était autrement fidèle, il juge cette nouvelle version bien plus poétique et intéressante, notamment en raison des multiples ajouts portant sur des réalités propres à la Hollande.

Les exemples que le journaliste soumet ensuite à l'appréciation du public reviennent néanmoins sur l'étendue des modifications opérées par Bilderdijk, en dehors de ces ajouts. Le critique s'interroge sur la légitimité d'interventions dont il entreprend de montrer les motivations purement idéologiques. Il demande :

Of hy echter van deze vryheid niet somtyds een al te ruim gebruik maakte, is een andere vraag. Of hy, by voorbeeld, in plaats van een ander beeld, dat hem meer behaagt, als een equivalent te gebruiken, dat van zynen Schryver moet verwerpen, en met de zwartste koleuren afschilderen ? Of by, wanneer zyn Schryver vermeent eenig Geleerden onder zyne landslieden, zekeren lof te moeten toezwaaijen , dan het recht heeft, dien zelfs in den tekst te mogen gispen, en een anderen Franschman daar voor optebemelen5 ?

Le critique cite ici en exemple le passage dans lequel Delille critique le travail de cabinet de Buffon. Il en rappelle d'abord quelques vers, en français6. Puis il transcrit leur traduction par Bilderdijk. Enfin il montre que ce dernier n'insère ensuite pas moins de 36 vers de son cru, afin de louer avec insistance un autre naturaliste français, De Luc :

Or le censeur s'agace avec raison du caractère partisan et religieux de cette réécriture :

En wat toch is het, dat een Bilderdyk beweegt, om, onder deze twee Natuurkundigen, zoo sterk party te kiezen, een een tot in den afgrond te verlagen, den ander tot in den hemel te verheffen? Dit zou men niet ligtelyk in ééne keer kunnen raden. Het is louter Orthodoxie; anders niet7 ?

Vers concernés : chant 3, vers 182-184.

Le critique passe ensuite à l'examen du style de Bilderdijk, sans forcément procéder à des comparaisons. Mais, s'il lui reconnaît alors bien des réussites, il ne lui épargne pas quelques piques, en relevant notamment les “germanismes” de ce poète-patriote, et la conclusion générale n'est pas sans ironie. Reprenant le jugement peu amène de Bilderdijk sur Delille, le journaliste conclut en effet que dans sa réécriture, le traducteur s'est montré excellent… versificateur8.

  • Accès à la numérisation du texte : HathiTrust.

Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/06/22 15:25


1 Anonyme, “Dichtkunde. Het Buitenleven…”, Algemeene konst- en letterbode, n° 31, 22 juillet 1803, p. 57-63 et n° 32, 29 juillet, p. 68-75.
2 “Enfin nos compatriotes amis des arts voient leurs vœux se réaliser, car ils peuvent désormais lire cette œuvre de l'abbé français Delille que tous ont applaudie, rendue dans leur propre langue de main de maître. Il est certain qu'on ne peut espérer qu'un résultat excellent quand un poète d'une telle compétence se voit confier cette tâche, et de fait, cette attente n'est en rien déçue. Mais il arrive ici une chose singulière. L'harmonie des sentiments et la similarité du génie qui sont à désirer entre deux esprits poétiques dans une telle occurrence, pour que rien ne fasse obstacle au travail, font ici entièrement défaut”, id, p. 57.
3 “Jamais le recenseur n'a rencontré un traducteur ou un imitateur aussi passionnément occupé à abaisser l'auteur d'origine, […] ni s'efforçant à ce point, dans une multitude de remarques, de découvrir les faiblesses de sa source et de les exposer en détail”, id, p. 58.
4 Id, p. 59.
5 Toutefois, la question se pose de savoir s'il n'a pas parfois abusé de cette liberté. Devait-il rejeter telle image de l'écrivain, pour lui substituer une des siennes, qui lui plaisait plus, et peindre alors celle d'origine sous les couleurs les plus noires ? Ou bien, quand l'écrivain avait souhaité louer un savant de son pays, avait-il pour sa part le droit d'interpoler le texte et de louer un autre savant ?“, id., p. 60.
6 Un autre bref extrait, tiré d'un autre chant, sera cité dans la seconde livraison, p. 73, mais dans l'ensemble le journaliste ne cite que les vers de Bilderdijk.
7 “Mais qu'est donc qui pousse ici Bilderdijk à prendre si violemment parti entre les deux naturalistes, à rabaisser l'un jusqu'aux abimes et à élever l'autre jusqu'au ciel ? On ne le devinerait pas de prime abord. C'est seulement l'Orthodoxie ; il n'y a aucune autre raison”, ibid.
8 Id., p. 75.