Clément, "L’Homme des champs" (Tableau annuel de la littérature)

Quand Clément lance en 1801 son Tableau annuel de la littérature, c’est à Delille que revient l’honneur de lui fournir son premier article1. Mais le critique, qui s’était rendu célèbre en conspuant trente ans plus tôt sa traduction des Géorgiques de Virgile, n’entend pas montrer plus d’indulgence pour ses “Géorgiques françaises” : il éreinte L’Homme des champs.

Redoutable rhéteur, Clément commence par affirmer que, si le poème a eu un « prodigieux débit », ce n’est pas en raison de ses qualités, mais à cause de l’habile réclame de ses libraires : les ventes extraordinairement rapides ne reflètent aucun engouement, puisque, selon le critique, elles précédèrent toute lecture.

L’apparition de ce poème, si c’en est un, a été suivie d’un phénomène assez extraordinaire ; son prodigieux débit a beaucoup nui à son succès. La charlatanerie du libraire, très-bien combinée pour son intérêt, l’a été fort mal pour la gloire de l’auteur. Cette annonce bruyante et fastueuse de quinze éditions différentes du même ouvrage, paroissant toutes à la fois, n’a pas manqué son effet sur la multitude toujours prête à couronner celui qui se présente à elle d’un air triomphant. Comment ne pas regarder avec admiration un poème qui se publie avec tant d’éclat, et comme aucun chef-d’œuvre n’a été publié dans aucun siècle ? comment s’imaginer qu’un marchand de livres hasarderait les frais de vingt mille exemplaires, s’il n’avoit la certitude entière d’avoir dans sa boutique, au moins le rival de Virgile ? ou comment deviner la ruse d’une spéculation si hardie, et si heureuse pour assurer à une production de légère valeur un débit magnifique ? La multitude ébahie devoit donner dans le piège du charlatan, et elle y a donné , comme elle y donnera toujours. Une grande partie des quinze éditions a été enlevée avant que l’ouvrage eût été lu et jugé. Voilà pour le libraire qui a dû être content de son invention. Il n’en a pas été de même pour l’auteur. La part de gloire n’a pas égalé celle du profit2.

Clément éclaire cette dernière formule en affirmant que le public n’apprécia guère L’Homme des champs ; or, dans la mesure où ces lecteurs séduits d’avance ne demandaient qu’à admirer, seuls de grands défauts peuvent selon lui expliquer cette déception – défauts que le critique entreprend d’énumérer dans une longue liste.

D’après l’ostentation de l’annonce , le public a dû s’attendre à une merveille de poésie ; et quelque prévenu qu’il put être en faveur d’un poète qu’il aime, et qui a plus d’un droit à son estime, une si haute attente devenoit difficile à remplir. Cependant les esprits étoient si bien préparés, l’intérêt général qu’inspiroit l’auteur en répandoit d’avance un si grand sur son ouvrage , que le succès en eût été complet, pour peu que l’exécution eût répondu au désir qu’on avoit de le trouver excellent. Qu’eût-il fallu pour obtenir ce succès, dont le public faisoit, pour ainsi dire, les avances ? seulement quelque apparence de plan, un ensemble un peu plus attachant, moins de profusion et plus de liaison dans les détails ; un étalage moins scientifique, et des tableaux plus naturels, plus champêtres, plus touchans ; des épisodes moins étrangers au sujet ; des descriptions moins entassées, des images plus vraies, moins de découpures et plus de peintures. Il aurait fallu s’abstenir de trivialités, de mauvaises plaisanteries, d’expressions de mauvais goût, d’incorrections multipliées et choquantes, de transitions ridicules, d’enjambemens forcés, de constructions louches, de figures outrées, de tout ce qu’il y a de plus opposé à cette brillante élégance qu’applaudissoient dans le traducteur de Virgile, ceux mêmes qui lui refusoient l’élévation, la force et la sensibilité de son modèle. Enfin, il aurait fallu un poëme qui répondit mieux à son titre, ou un autre titre qui convint mieux à ce recueil de vers3.

À ce stade, et pour continuer à suggérer que la déception fut générale, Clément estime inutile de proposer une analyse détaillée du texte. Pour lui, tout a déjà été dit en sa défaveur.

On a déjà tant répété que des théâtres, des plaisirs dispendieux ou frivoles, des cabinets d’histoire naturelle, des systèmes de physique, des entreprises de savans ou de millionnaires, et surtout l’art d’écrire en vers sur les géorgiques, n’avoient aucun rapport avec l’Homme des champs, que je suis presque honteux de le redire : mais ce qu’on n’a point dit, c’est que le poète aurait pu tirer un parti plus raisonnable et plus heureux de son travail, s’il se fût contenté du titre de l’Ami des champs, et qu’il eut donné la forme d’épitres à une production qui n’a aucune forme sous le nom de poëme4.

Dans la suite de l’article, Clément peut donc se contenter de voir dans L’Homme des champs la preuve que le genre “descriptif” adopté par Delille est un “monstre nouveau5“ : il compare le livre à “une chiffonnière de vers où l’auteur a jetté des lambeaux de toute couleur à mesure qu’il les faisoit, sans savoir précisément à quoi les employer6”, puis, tout en concédant que le poème contient nombre de traits “plus ou moins ingénieux7”, il y déplore l’absence de passages capables d’émouvoir. Mais son refus de proposer un examen suivi permet à Clément d’enfoncer le clou : il l'autorise à consacrer le reste de son texte – soit les deux tiers de son article – à une analyse détaillée d’un seul passage, dès lors érigé en échantillon du tout ; or il s’agit de l’épisode final du chant 2, qu’une écrasante majorité de la critique avait de fait trouvé faible 8.

Clément ne cite aucun extrait du chant 3, mais son hostilité pour sa matière savante se déduit de ses souhaits (le poème aurait dû offrir “un étalage moins scientifique”) et du fait que pour lui, “cabinets d’histoire naturelle”, “systèmes de physique” et “entreprises de savans” constituaient autant de thèmes étrangers au sujet annoncé dans le titre. Toutefois, le chant n’est pas particulièrement visé : c’est bien le texte dans son intégralité que Clément, affirmant se ranger à un avis unanime, juge mal venu. Dans un article paru quelques mois plus tard, il acceptera d'ailleurs de tenir pour “fort jolis” et “riant[s]” les alexandrins sur Raton qui terminent le chant 3.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/03/07 21:47


1 Jean-Marie Clément, “L’Homme des champs, ou les Géorgiques françaises ; par Jacques Delille”, Tableau annuel de la littérature, t. 1, n° 1, an IX-1801, p. 1-32.
2 Id., p. 1-2.
3 Id., p. 2-3.
4 Id., p. 3.
5 Id., p. 5.
6 Id., p. 6.
7 Id., p. 7.
8 Id., p. 10-32.