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Bertrand, La Fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en France

Bertrand publie en 1897 La Fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en France1. Important ouvrage de critique et d'histoire littéraire, cette étude est l'une des premières monographies exclusivement consacrées à une période perçue alors comme peu prolifique pour la création poétique. Mais elle renouvelle moins les points de vue qu'elle n'offre une synthèse des jugements négatifs issus du romantisme.

En effet, le professeur de lettres adopte, tel Albert, la position acerbe d'un Sainte-Beuve. Pour Bertrand comme pour ces deux prédécesseurs, “Delille est le descriptif par excellence. Il a poussé si loin la perfection en ce genre, qu'on l'a considéré comme un véritable chef d'école”. Or ce courant est caractérisé par la monotonie et l'absence de toute intuition poétique véritable et, chez Delille, “Le poème descriptif consiste non seulement, comme chez Thomson ou Saint-Lambert, à décrire les aspects de la nature, mais à mettre en vers n'importe quoi. Plus le sujet parait éloigné de la poésie, plus l'habileté du poète en est triomphante”2 et, à en croire Bertrand, plus l'effet devient ridicule.

Le chant 3 de L'Homme des champs est convoqué pour fournir au lecteur des exemples de passages que Bertrand juge risibles. Après avoir raillé des extraits du premier chant et feint d'y trouver “le chef-d'œuvre du genre”, Bertrand poursuit, ironique :

Et pourtant il y a encore de beaux développements sur les engrais, les théories géologiques de Buffon, les dîners sur l'herbe. Delille s'inquiète également des collections, qui offrent un délassement tout indiqué à la campagne :

Que d'un lieu préparé, l'étroite enceinte assemble
Les trois règnes rivaux étonnés d'être ensemble ;
Que chacun ait ici ses tiroirs, ses cartons,
Que divisés par classe et rangés par cantons…

Cependant il condamne pour “le simple particulier” les cabinets d'histoire naturelle. Il est de meilleur goût de se contenter d'un chien ou d'un chat empaillé, que l'on placera dans la chambre aux collections :

… Si quelque oiseau cher, un chien, ami fidèle,
A distrait vos chagrins, vous a marqué son zèle,
Au lieu de lui donner les honneurs du cercueil,
……….
Faites-en dans ces lieux la simple apothéose :
Que dans votre Élysée avec grâce il repose.
C'est là qu'on veut le voir
 ; c'est là que tu vivrais,
O toi dont La Fontaine eut vanté les attraits,
O ma chère Raton ! …

Il faut déguster chaque vers à loisir pour en bien sentir le comique furieux autant qu'involontaire. Sainte-Beuve a trop raison3 […].

Vers concernés : chant 3, vers 483-486, 627-629 et chant 3, vers 631-635

Les italiques sont chargés de signaler tous les passages que l'historien juge particulièrement problématiques ou représentatifs de ce qu'il nommera plus loin, compliment empoisonné, la capacité de Delille à se saisir des modes pour en exprimer toute la “banalité distinguée4”.

  • Accès à la numérisation du texte : Gallica.

Auteur de la page — Hugues Marchal 2020/06/15 11:50
Relecture — Morgane Tironi 2022/08/18 16:31


1 Louis Bertrand, La Fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en France, Paris, Hachette, 1897.
2 Id., p. 186.
3 Id., p. 187-188.
4 Id., p. 191.