Pagès de Vixouze, Nouveau Traité de littérature ancienne et moderne

François-Xavier Pagès de Vixouse avait cité L'Homme des chants dès 1800, avant même la parution du texte de Delille, dans son Cours d'études encyclopédiques. Deux ans plus tard, il revient sur l'œuvre, dans un autre ouvrage, cette fois orienté vers les seules lettres : son Nouveau Traité de littérature ancienne et moderne, en trois volumes.

L'ambition de cette étude est d'englober toutes les traditions européennes, pour présenter : “1°. les Littératures Grecque, Romaine et Française ; 2°. Les Littératures Anglaise, Italienne, Espagnole, Portugaise, Hollandaise, Allemande, Russe, Turque, etc., dont il n'a encore été traité dans aucun cours ; 3°. Un abrégé de Logique et des notions sur la Philologie, sur l'Histoire et sur les Voyages considérés littérairement ; 4°. Un Tableau général et analytique de l'origine et des progrès de la littérature ancienne et moderne, etc1.”

Dans le second chapitre du premier volume, intitulé “De l'églogue”, Pagès de Vixouse brosse une histoire de la poésie de la nature qui dépasse largement ce genre stricto sensu, puisqu'il part des textes les plus anciens pour aborder les créations contemporaines relevant de la poésie descriptive. C'est dans ce cadre qu'il propose, au terme de ce parcours, une longue analyse de L'Homme des champs, dialoguant avec les nombreux comptes rendus critiques dont le poème avait, à cette date, fait l'objet.

Si Virgile est pour Pagès de Vixouse un modèle insurpassable, il juge impossible de ne pas prendre position “en détail” sur l'œuvre toute récente dans laquelle Delille se présente comme son héritier. Comme il annonce d'emblée que le poète français est resté inférieur à son maître latin, mais aussi à l'auteur des Saisons, et comme il offre ensuite une synthèse des critiques négatives essuyés par ce dernier, on peut d'abord croire que son avis sera réservé. En réalité, ce préambule vise à écarter ces reproches, pour affirmer nettement la présence dans le texte de beautés majeures.

[…] pour nous borner à la poësie champêtre, qui est l'objet de ce chapitre, c'est dans ses géorgiques qu'on trouve Virgile supérieur à tous les poëtes anciens et modernes. Cependant les Géorgiques Françaises ou l'Homme des Champs, par l'abbé Delille, méritent, quelqu'inférieures qu'elles soient à celles du poëte latin, et même aux Saisons de Thompson, que nous les fassions connaître ici en détail. Nous pèserons peu sur les défauts ; ils sont sensibles pour les moins connaisseurs, et consistent principalement dans le défaut absolu de plan ; 2°. en ce que ce poëme est presqu'en entier dénué d'épisodes ; 3°. en ce que l'auteur n'a écrit que pour les riches, et a dédaigné les travaux rustiques. Il préfère décrire les amusemens du riche et du citadin, les échecs, le billard, le tric-trac, au lieu de nous offrir les images riantes et bien autrement intéressantes et poëtiques, que lui auraient fournies la moisson, la vendange, la pèche [sic], les champs, les prés, les étangs, le colombier, la basse-cour, etc. Il nous donne la théorie de la terre, les sept époques de Buffon, tombées dans l'oubli, la minéralogie, la botanique, etc. 4°. Il n'offre presque aucun précepte. 5°. Il y a un très grand nombre de vers faibles et peu dignes du grand talent de l'abbé Delille ; mais par combien de beautés du premier ordre tous ces défauts ne sont-ils pas rachetés2 !

Pour Pagès, ces réussites apparaissent dans tous les chants. Loin d'écarter le troisième, comme les lignes qui précèdent auraient pu le faire croire, il indique :

On distingue sur-tout dans le premier chant, la peinture des jeux des échecs, du trictrac, la magnifique et touchante description de la chasse du cerf, et l'éloge des beaux-arts\ ; dans le second chant, le début et tout ce qui regarde l'art de dompter les fleuves, de diriger les aqueducs ; dans le troisième, d'admirables descriptions sur différentes parties de l'histoire naturelle, et particulièrement de la minéralogie et de la botanique. La description de la collection d'insectes surprend par sa difficulté et sa perfection. Enfin, dans le quatrième chant, le poëte peint à grands traits quelques-uns des imposans tableaux de la nature , l'Afrique brûlante et le Pôle glacé, etc3.

Pagès loue tout particulièrement la description du cheval, qu'il reprend et compare longuement à plusieurs autres textes sur le même sujet. Puis il annonce :

Nous allons, sans suivre l'ordre, (nous ne disons pas la liaison des chants, car ils n'en ont aucune entr'eux), faire connaître les endroits du poëme de l'abbé Delille, qui méritent le plus d'être remarqués, parce qu'on peut les regarder comme traités d'une manière neuve et poëtique, et comme autant de richesses, autant de conquêtes ajoutées au domaine de la poësie et de la langue française4.

Mais le chant 3 est aussi fortement valorisé, puisqu'il fait l'objet de deux extraits, dont l'un est le plus long de ceux que Pagès propose. Il s'agit du morceau sur les insectes, que Pagès introduit ainsi, avant de le citer en entier :

Le morceau suivant, où le poëte semble avoir appelé autour de lui toutes les difficultés, est d'une beauté et d'une perfection qui étonnent. On dirait que l'auteur s'est créé une langue, une poësie toute nouvelle. Nous doutons que Boileau lui-même eût plus heureusement rendu cette énumération de tous les insectes rassemblés par ordre dans un cabinet d'histoire naturelle5[.]

Vers concernés : chant 3, vers 534-576.

Pagès poursuit, sur le même ton enthousiaste, en citant le passage sur les herbiers :

Les vers suivans, consacrés au règne végétal, présentent un modèle non moins admirable de perfection didactique :

D'un œil plus curieux, et plus avide encor,
Du règne végétal je cherche le trésor.
Là, sont en grands tableaux avec art mariées
Du varec, fils des mers, les teintes variées ;
Le lichen parasite, aux chênes attaché,
Le puissant agaric, qui du sang épanché
Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle
Du caillou petillant recueille l'étincelle ;
Le nénuphar, ami de l'humide séjour,
Destructeur des plaisirs et poison de l'amour ;
Et ces rameaux vivans, ces plantes populeuses,
De deux règnes rivaux, races miraculeuses6.

Vers concernés : chant 3, vers 505-516.

Pour finir, Pagès cite le compte rendu de Fontanes avec éloge, et il en reproduit un bref extrait. Puis il boucle son chapitre en évoquant rapidement d'autres poètes descriptifs contemporains, avant de conclure par quelques lignes sur un auteur “pastoral” allemand. Très élogieux et mis en œuvre sur 12 pages (p. 108-120) au sein d'un chapitre qui en prend 70 pour traiter du genre et de l'histoire globale de “l'églogue”, un tel examen de L'Homme des champs assure à l'œuvre de Delille une place de tout premier plan.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/06/20 22:02


1 François-Xavier Pagès de Vixouse, Nouveau Traité de littérature ancienne et moderne, Paris, Testu, an X-1802, vol. 1, page de titre.
2 Id., p. 108-110.
3 Id., p. 110.
4 Id., p. 114.
5 Id., p. 116.
6 Id., p. 117.