Merlet, Tableau de la littérature française 1800-1815

Le Tableau de la littérature française 1800-1815 de Gustave Merlet est un important ouvrage d'histoire littéraire, concentré sur les œuvres et les courants de pensée du Consulat et de l'Empire. Le premier des trois tomes, publié en 1878, porte sur le “Mouvement religieux, philosophique et poétique1”.

Merlet, qui range l'essentiel des poètes de l'époque dans la catégorie peu glorieuse des “poètes de transition”, place Delille en tête de leur étude et il lui consacre une section autonome d'une trentaine de pages, en arguant du statut de “royauté littéraire” dont il bénéficia2. Or, même s'il reprend dans une large mesure les critiques mises en avant contre Delille par les romantiques, et en particulier par Sainte-Beuve (qu'il cite3), Merlet livre une lecture à bien des égards plus nuancée.

D'un côté, l'historien adopte, voire outre la posture de disqualification.

Delille fut avant tout un “bel esprit4”, un Ovide se prenant pour un Virgile. Figure “vide de sentiments et d'idées5”, étranger à “l'âme des choses”, il apparaît comme un affadisseur : c'est “du Poussin arrangé par Watteau, du Raphaël retouché par Mignard”. Ses périphrases ne sont guère que “industrieux enfantillages6” et c'est une habileté toute “mécanique” qui lui a permis de faire tourner sa “fabrique” de vers-joujoux7. Car l'école “didactique et descriptive” dont il fut le chef de file est “le dernier effort de l'invention défaillante” : la science n'étant ici que “l'asile des imaginations appauvries”, Delille se range parmi les “versificateurs” qui pour “s'épargner la peine de penser, de sentir et de composer”, exploitent comme des “mines ouvertes” la prose des Buffon, Daubenton et autres Lavoisier, pour ne proposer “plus guère que des chapitres d'histoire naturelle ou de physique s'alignant à la file, comme les plates-bandes d'un potager, les cages d'une ménagerie, ou les échantillons d'un Muséum8”. Les Jardins figent une méthode dont Delille ne variera plus ; il colle des “morceaux choisis” pour bâtir “une sorte de galerie [de] tableaux dont le pêle-mêle laisse des impressions errantes et disparates qui […] fatiguent l'attention9”, un montage de “hors-d'œuvre” qui, peut-être, “eut jadis quelque à-propos”, mais qui heurte la sensibilité moderne faute d'émaner d'une “verve intérieure10”. L'Homme des champs marque pour sa part le début d'une phase de création recyclant le contenu d'un “portefeuille bien garni” de vers11. Ici, l'absence de cohésion se ressent dans le titre – trompeur puisqu' “il s'agit ici d'un philosophe millionnaire qui habite un château seigneurial12” – comme dans le plan – où le “programme d'économie agricole” se perd “sous les broderies qui l'étouffent” – et enfin dans le fait qu'il est patent que le poète “ne possède que par à peu près les sciences précises qu'il effleure13”. L'Imagination assomme par les “amusettes de la difficulté vaincue” et des méandres liés à la manière dont “Delille s'abandonne aux mille surprises de l'imprévu”, en s'ingéniant là encore à “utiliser ses croquis d'autrefois” comme un “réservoir” commode“, dont rien ne doit être perdu14. Quant aux Les Trois Règnes, ils montrent combien le résultat parvient à être “monotone sous sa variété spécieuse15”.

Delille fut certes immensément lu. Mais son succès précoce vint du fait qu'il était “prôné d'avance” dans les salons, sur la foi de fragments récités avec grâce16 et que ce favori d'une “élite” sut particulièrement ranger “les Dames parmi ses clientes17”. La vogue pour La Pitié fut affaire de parti : le texte séduisit “les émigrés dont se composa l'élite de la société renaissante18”. Enfin, son succès tardif résulta d'une habitude prise : ses admirateurs ne “s'aperçurent point de son déclin” car ils avaient vieilli avec lui19 !

D'un autre côté, pourtant, Merlet met en garde : “trop loué par les uns”, Delille a été “trop déprécié par les autres20”, et l'on ne peut lui refuser certaines qualités et des apports majeurs.

Il y a quelque mérite à avoir su être “un charmant Ovide” : Delille se montre “observateur pénétrant […] des travers mondains” dans des poèmes comme La Conversation21 et “nul ne s'entend mieux à fixer les nuances légères, à saisir l'impalpable, et à donner corps aux abstractions les plus ténues22”. Il faut par ailleurs lui reconnaître parfois une forme de sincérité, notamment dans La Pitié où s'exprime “une veine de sensibilité touchante23”. Si “l'ossature” de ses œuvres semble “aujourd'hui ténébreuse”, les “fragments très-brillants24” y abondent et l'ordre n'est peut-être pas aussi absent qu'il peut sembler au premier abord\ : dans L'Homme des champs, une certaine unité se dégage ainsi du “papillotage”, parce que les “différents motifs gravitent autour d'un acteur principal, et ont pour centre la figure sentimentale d[u] philanthrope25”.

Surtout, Merlet est fasciné par le “vocabulaire poétique26” de Delille. Il lui attribue un rôle considérable en matière d'ouverture de la langue poétique : Delille “habitua la Muse à vaincre sa pruderie séculaire27\ ; c'est à “son initiative” qu'elle accueillit “bien des termes roturiers proscrits jusque là28” et ses périphrases mêmes ne méritent pas l'ironie de la postérité. En réalité, elles introduisaient, “par des portes dérobées, les objets qui n'auraient pas eu le droit de s'offrir à visage découvert, et de prime-saut29”. Aussi Merlet adhère-t-il ici aux avis de Martha, qu'il cite et dont il reconduit au reste largement le propos. Les vers du poète furent pour bien des mots et des idées “un 'jardin d'acclimatation', où Delille tenta d'heureux essais avec une persévérance qui méritait une médaille d'honneur30”.

Enfin, l'historien salue une versification proche de la perfection. Impossible de refuser à Delille “la dextérité d'une facture qui assouplit le vers par des enjambements et des coupes accommodés aux évolutions d'un mètre plus agile”. Sa “science musicale” est extrême, car “l'harmonie […] fut un de ses dons natifs31”. Or, sur ce point et c'est sa conclusion, Merlet n'hésite pas à rappeler sévèrement les romantiques à l'ordre. Revenant au motif initial du “roi” déchu, Il affirme : “Delille doit être considéré comme un des maîtres de notre prosodie, n'en déplaise aux nouveaux venus, qui, trop irrévérents pour un de leurs plus illustres devanciers, justifieront peut-être aussi, à leurs dépens, cette vérité cruelle :
Qui plaît est roi ; qui ne plaît plus n'est rien32”.

L'ambivalence de Merlet est sensible lorsqu'il aborde la question de l'observation de la nature. Sainte-Beuve avait affirmé avec force que Delille ne l'avait vue que des fenêtres des salons ; mais Merlet expose sa gêne, en rappelant que le poète, voyageur considérable, eut bien des occasions de contempler de près les paysages les plus variés. Il en résulte un paragraphe hésitant entre les deux postures de la moquerie et de l'éloge, qui s'organise autour du passage sur Buffon, tiré du chant 3 de L'Homme des champs :

Delille fut […] de bonne foi, quand il se crut ami passionné de la nature. Cette illusion, il la partageait avec tous les citadins qui savouraient délicieusement ses vers. Pour plaire à ces faux amateurs de rusticité, ne fallut-il pas mêler à leurs idylles les parfums du boudoir ? Ils voulurent retrouver le luxe de la ville dans la peinture des eaux ou des bois qu'ils honoraient parfois d'un coup d'œil protecteur, parmi les loisirs de leur villégiature. Ils aimèrent à voir dans les bluets des saphirs, dans les pavots des rubis, dans les gouttes de rosée des perles ou des diamants, dans les prairies l'émail des fleurs, dans les gazons des tapis d'émeraudes, dans les fruits le velours, la pourpre, l'or et l'ambre. Pour rendre ces objets dignes de leurs regards, il convenait donc d'aller quérir des métaphores chez le bijoutier, ou dans les magasins de porcelaines et de cristaux. Or, Delille paraîtra presque un audacieux, si on le compare à tant d'autres dont la fadeur ferait pitié même à Watteau. Lui, du moins, au milieu des travestissements que lui imposa le caprice du jour, il garde une sincérité relative ; et parfois on hésite à retourner contre lui ce trait malin qu'il se permit contre un grand prosateur, auquel il devait pourtant beaucoup de reconnaissance :

Des bosquets de Montbard, Buffon jugeait le monde.
A des yeux étrangers se confiant en vain,
Il vit peu par lui-même ; et, tel qu'un souverain,
De loin, et sur la foi d'une vague peinture,
Par des ambassadeurs courtisa la nature.

S'il ne varia guère les ressources de sa palette, ce ne furent point les occasions qui lui manquèrent. N'eut-il pas la bonne fortune d'être enlevé par notre ambassadeur d'Orient, M. de Choiseul-Gouffier, qui le conduisit en Grèce, à Constantinople, [puis d'errer avec sa] Muse tremblante […] de Suisse en Allemagne, d'Allemagne en Angleterre ; [quand] chacune de ces stations enrichit ses cartons d'une nouvelle esquisse33 ?

Vers concernés : chant 3, vers 180-184.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2019/06/28 15:54


1 Gustave Merlet, Tableau de la littérature française 1800-1815, Paris, Didier et Cie, t. I, “Mouvement religieux, philosophique et poétique”, 1878.
2 Id., p. 360.
3 Id., p. 365.
4 Id., p. 361.
5 Id., p. 379.
6 Id., p. 362.
7 Id., p. 379.
8 Id., p. 365-366.
9 Id., p. 366.
10 Id., p. 367.
11 Id., p. 372.
12 Id., p. 372.
13 Id., p. 373.
14 Id., p. 375.
15 Id., p. 378.
16 Id., p. 363.
17 Id., p. 364.
18 Id., p. 371.
19 Id., p. 381.
20 Ibid.
21 Ibid.
22 Id., p. 376.
23 Id., p. 371.
24 Id., p. 377
25 Id., p. 373-374.
26 Id., p. 376.
27 Id., p. 365.
28 Id., p. 383.
29 Id., p. 384.
30 Id., p. 385.
31 Ibid.
32 Id., p. 385-386.
33 Id., p. 368-369.