Victor Tissot, Les Contrées mystérieuses et les peuples inconnus (1884)

À une époque où il est désormais possible de faire le tour du monde en 80 jours et en tout confort, Victor Tissot propose à ses lecteurs un voyage dans les régions encore mal explorées de la planète. Le livre parcourt tout d’abord les terres arctiques, avant de s’intéresser aux peuples indigènes d’Amérique du Nord, d’Océanie, d’Asie et d’Afrique.

De distance en distance s’élèvent, le long des côtes, les glaciers immenses, véritables remparts de cristal, dominant de plus de cent mètres le niveau des eaux et miroitant aux dernières lueurs du jour d’été:

      De neiges, de glaçons entassements énormes,
     Du temple des frimats colonnades informes,
     Prismes éblouissants, dont les pans azurés,
     Défiant le soleil dont ils sont colorés,
     Teignent de pourpre et d'or leurs éclatantes masses;
     Tandis que triomphant sur son trône de glaces,
     L'hiver s'enorgueillit de voir l'astre du jour
     Embellir son palais et décorer sa cour (Delille) !1

La citation apparaît dans un passage descriptif du chapitre sur le Pôle Nord. L'auteur dresse, à grand renfort de métaphores architecturales ou puisant dans le vocabulaire du fantastique, le portrait des icebergs qu'il rencontre. Les vers de Delille ne formulent que différemment une idée exprimée une page plus loin:

L’hiver est précoce dans ces régions mortes. Il a hâte de prendre possession de l’empire où il règne en maître absolu.2

Ainsi, leur disposition dans la page ainsi que leur compacité leur confèrent un rôle qui se rapproche de celui d'une vignette illustrative. On peut observer avec cette citation que les vers de Delille se sont affranchis quelque peu du champ référentiel des Alpes. Grâce à leurs affinités avec le récit de voyage ainsi qu'avec la science, ils ont gagné en mobilité. Leur présence dans l'ouvrage s'explique aussi par la filiation teintée de concurrence entre les régions alpestres et polaires. L'effet sublimateur du passage s'applique peut-être encore plus justement à ces dernières qui, en comparaison, relèguent les glaciers des Alpes au rang de tristes plaines boueuses. En effet, si les deux régions ont souvent été traitées de manière similaire dans la littérature, de nombreux auteurs s'accordent sur la supériorité esthétique de la banquise.

Vers concernés : chant 3, vers 343-350

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Auteur de la page — Sophie Christe 2017/10/20 15:46


1 Victor Tissot, Les Contrées mystérieuses et les peuples inconnus, Paris, Firmin-Didot, 1884, p.18.
2 Ibid, p.20.