Denne-Baron, Fleurs poétiques

Dans ses Fleurs poétiques dédiées à S.A.R. Madame, duchesse de Berry (1825), Denne-Baron chante les louanges d'une quinzaine de fleurs. À chacune, il voue un poème accompagné d'une gravure en couleur. Comme le titre l'indique, le poète dédie son œuvre à la duchesse de Berry. Par ce choix, il affirme une position politique légitimiste et une proximité vis-à-vis de la famille régnante que renforce la première section de l'œuvre, consacrée au lys, emblème de la royauté.

L'image, ainsi que toutes les autres planches, se caractérise par une grande précision. Ici, les différentes étapes de la floraison sont représentées ; dans d'autres gravures, les racines ainsi que les nervures de feuilles sont reproduites de façon détaillée – ce qui permet de parler de planches botaniques.

Citer L'Homme des champs fait donc ici sens et signe, à plusieurs titres, dans une œuvre en vers mêlant histoire naturelle et gages de royalisme : Delille peut aussi bien y apparaître comme un modèle de poète scientifique que comme un héros de la fidélité monarchique.

Avant de présenter ses poèmes, Denne-Baron dédie un chapitre antéposé à Clémence Isaure, qui fut à l'origine, selon la légende, des Jeux floraux de Toulouse, un concours annuel encore très actif au début du 19e siècle et à l'issue duquel les meilleurs poètes recevaient des fleurs d'or ou d'argent. Denne-Baron choisit de citer Delille à l'intérieur de cette dédicace à Clémence Isaure, comme s'il voulait ainsi placer sa propre admiration poétique pour la nature et les fleurs sous le double patronage de ces deux illustres figures.

[…] je m'aperçois que l'amour de la nature me jette hors de mon sujet, et m'entraîne des fleurs aux arbres : revenons à nos fleurs, qui inspirèrent à notre Delille ces vers divins :

Quoi ! les humbles tribus, le peuple immense d’herbes
Qu’effleure l’ignorant de ses regards superbes
N’ont-ils pas leurs beautés et leurs bienfaits divers ?
Le même Dieu créa la mousse et l’univers.
De leurs secrets pouvoirs connoissez les mystères,
Leurs utiles vertus, leurs poisons salutaires :
Par eux autour de vous rien n’est inhabité,
Et même le désert n’est jamais sans beauté.
Souvent pour visiter leurs riantes peuplades
Vous dirigez vers eux vos douces promenades,
Soit que vous parcouriez les coteaux de Marly,
Ou le riche Meudon, ou le frais Chantilly.

     Et voulez-vous encore embellir le voyage ?
Qu’une troupe d’amis avec vous le partage :
La peine est plus légère, et le plaisir plus doux ;
Le jour vient, et la troupe arrive au rendez-vous.
Ce ne sont point ici de ces guerres barbares
Où les accents du cor et le bruit des fanfares
Épouvantent de loin les hôtes des forêts.
Paissez, jeunes chevreuils, sous vos ombrages frais ;
Oiseaux, ne craignez rien : ces chasses innocentes
Ont pour objets les fleurs, les arbres, et les plantes ;
Et des prés et des bois, et des champs et des monts,
Le porte-feuille avide attend déjà les dons.
On part : l’air du matin, la fraîcheur de l’aurore,
Appellent à l’envi les disciples de Flore.
Jussieu marche à leur tête ; il parcourt avec eux
Du règne végétal les rejetons1 nombreux.
Pour tenter son savoir, quelquefois leur malice
De plusieurs végétaux compose un tout factice :
Le sage l’aperçoit, sourit avec bonté,
Et rend à chaque plant son débris emprunté.
Chacun dans sa recherche à l’envi se signale,
Étamine, pistil, et corolle, et pétale,
On interroge tout : parmi ces végétaux
Les uns vous sont connus, d’autres vous sont nouveaux ;
Vous voyez les premiers avec reconnoissance,
Vous voyez les seconds des yeux de l’espérance ;
L’un est un vieil ami qu’on aime à retrouver,
L’autre est un inconnu que l’on doit éprouver ;
Et quel plaisir encor lorsque des objets rares,
Dont le sol, le climat et le ciel sont avares,
Rendus par votre attente encor plus précieux,
Par un heureux hasard se présentent aux yeux !
Voyez quand la pervenche, en nos champs ignorée,
Offre à Rousseau sa fleur si long-temps désirée :
La pervenche, grand Dieu ! la pervenche ! soudain
Il la couve des yeux, il y porte la main,
Saisit sa douce proie : avec moins de tendresse
L’amant voit, reconnoît, adore sa maîtresse2.

Vers concernés : chant 3, vers 395-444

Accès à la numérisation du texte : Gallica.


Auteur de la page — Franziska Blaser 2017/04/03 09:35
Relecture — Morgane Tironi 2022/08/17 22:21


1 L'édition de L'Homme des champs de 1805 donne “nourrissons”, non “rejetons”.
2 Pierre-Jacques-René Denne-Baron, Fleurs poétiques dédiées à S.A.R. Madame, duchesse de Berry, Paris, A. Emery, 1825, p. 4-5.