Chirat, Étude des fleurs : botanique élémentaire, descriptive et usuelle

L'Étude des fleurs, composée par le prêtre Ludovic Chirat, fut un succès de la vulgarisation botanique, longtemps réédité et remanié au fil du second XIXe siècle.

D'abord publié en deux volumes, parus respectivement en 1841 et 1843, l'ouvrage fait en 1854-1855 l'objet d'une deuxième édition “entièrement revue et considérablement augmentée par l'abbé Cariot” : le livre se déploie alors sur trois volumes et près de 1900 pages. À la troisième édition (1860), le nom de Chirat disparaît de la page de titre, au profit du seul Antoine Cariot (1820-1883), qui reste toutefois présenté comme le responsable d'un remaniement et non comme le créateur initial du texte. À la huitième édition (1888), un nouveau continuateur, Jean Saint-Lager, prend le relais de Cariot, alors décédé, et l'ouvrage ainsi revu atteint une douzième édition en 1892, sans cesser sa carrière.

Chirat a la particularité d'inverser l'approche usuelle des vulgarisateurs : au lieu de chercher à séduire au seuil de son texte, le botaniste débute par un propos très aride, et la section proprement aimable de son traité prend la forme d'un copieux dictionnaire, placé en fin d'ouvrage.

Le premier volume (1841) ne relève guère du genre de la science populaire, bien que son titre complet promette une “botanique […] simplifiée pour la jeunesse et les familles1”. Après une brève introduction valant première partie et évoquant l'anatomie et la nomenclature des fleurs, l'auteur passe en revue leurs principales familles, occasion d'une longue suite de tableaux analytiques, devant permettre d'identifier chaque espèce sur la base de ses traits différentiels : le discours prend alors la forme de listes de caractères, et il s'achève sur un petit dictionnaire, un “Vocabulaire des mots techniques du tome 1er”, qui offre lecteur des définitions non moins lapidaires, voire de simples renvois aux pages où ces explications figurent. L'ensemble, qui dépasse 700 pages et que complètent quelques planches, constitue donc un manuel exigeant, dont une partie très minime se prête à l'élaboration stylistique. Ce n'est pas un texte voué à attirer des néophytes.

Or le second volume (1843) le reconnaît sans ambages : Chirat, qui se félicite du succès rencontré par le premier tome, félicite les lecteurs qui l'ont suivi jusque là pour leur courage, et c'est à ce stade seulement qu'il annonce vouloir aborder les plaisirs liés à la botanique, un peu comme si la traversée du premier volume devait constituer une sorte de filtre, permettant aux seuls “élèves” tenaces et passionnés d'accéder à une récompense dont l'existence ne devait pas être dévoilée plus tôt. Aussi n'est-ce que dans l'introduction du second volume, qui leur est destinée, qu'apparaissent les traits typiques de la vulgarisation : des promesses d'agrément et d'utilité, couplées à un portait du locuteur en écrivain soucieux de rendre l'apprentissage aisé.

     Pour vous, chers élèves, que n’a point découragés une sèche nomenclature hérissée de chiffres et de mots techniques, les difficultés sont vaincues. Vous savez déterminer les Fleurs, venez apprendre à en jouir ; c'est l'unique but de cette dernière partie. J'ai voulu vous les faire aimer, vous les faire bénir ; que ne puis-je en semer vos sentiers, et développer dans tous les cœurs la passion de la Botanique ! Votre ardente jeunesse y trouverait de si douces leçons, l'occasion de courses si salutaires et tant d’innocentes conquêtes ! D'ailleurs elle est utile à tous les âges ; si le jeune homme et l’enfant ne l'exploitent que pour le plaisir, la Médecine et les arts y puisent leurs trésors ; et, par ses leçons, le Botaniste, heureux habitant des champs, n'y craint plus d'autre orage que celui qui menace ses fleurs chéries !
     Travaillez donc à la Botanique. Oh ! quel bonheur pour moi, si j'ai pu vous la rendre agréable et facile2 !

De même, c'est seulement alors que Chirat évoque les composantes littéraires et morales de son discours, laissant apparaître une tonalité religieuse marquée :

     On reprochera peut-être à un livre purement élémentaire, un style un peu trop fleuri ; mais il est diflicile d'écrire sans prendre plus ou moins la couleur de son sujet ; et ne fallait-il pas, pour faire aimer les Fleurs, s'appliquer à les peindre ce qu'elles sont ? Qu'on ne croie pas cependant que, séduit par leurs charmes, j'aie ajouté à leurs vertus ; je n’ai rien dit de leurs propriétés qui ne soit rapporté dans [différentes sources scientifiques dont Chirat donne le titre].
     Restons en là ; c'en est fait, chers amis, le plaisir que j'ai eu à travailler pour vous va finir ! mais une douce pensée me reste, si j'ai pu, en apprenant moi-même, vous apprendre à apprendre, et vous élever plus facilement à l'intelligence de nos maîtres à tous. Arrivés sur leurs traces, quittez ce livre, ouvrez celui de la nature, étudiez ses secrets, contemplez ses merveilles ; elles vous racconteront la gloire de leur auteur, et votre âme agrandie et élevée se dira, recueillie en elle-même : QUE SERONT DONC LES CIEUX Sl LA TERRE EST SI BELLE3 !

Ce second volume apporte un bref complément aux tableaux qui dominaient le texte de 1841 : Chirat y aborde les mousses. Mais la “troisième partie” plaisante promise au seuil du texte de 1843 succède bien vite à ces tables, et elle prend la forme d'un “Dictionnaire de l'étude des fleurs” qui occupe cette fois plus de 500 pages, sur les 797 que compte ce tome. Le lexique, beaucoup plus étendu, ne se limite plus aux termes techniques, et les différentes entrées n'hésitent pas à fournir des anecdotes, des conseils de culture et d'utilisation des plantes, des précisions étymologiques et des fragments en vers, pour lesquels Delille est le poète le plus fréquemment mis à contribution4. Le constat n'est pas surprenant, puisque l'adresse liminaire, déjà citée, faisait de la botanique une des principales ressources de l'“heureux habitant des champs”. Plutôt que vers L'Homme des champs, c'est toutefois vers Les Trois Règnes de la nature que Chirat se tourne de façon privilégiée5.

L'Homme des champs fait l'objet d'une seule mention, mais il s'agit de l'une des plus longues citations, et elle apparaît à propos d'un terme clé pour l'exercice de la botanique :

HERBORISATION. Promenade, course ou voyage, ayant pour but de recueillir les plantes destinées à l'étude ou à la richesse de l'Herbier. L'équipage du Botaniste en excursion est bientôt prêt : c'est une boîte de fer blanc pour enfermer les plantes, une houlette ou bâton à palette et crochet, pour les déraciner et les saisir, une Flore à tableaux synoptiques, une loupe, un poinçon pour les déterminer, et pour s'armer contre la piqûre des serpents ou des insectes, un flacon d'alkali. Mais combien plus de plaisir que de dangers attendent le Botaniste dans ses innocentes conquêtes. Laissons parler Delille dans l'Homme des champs.

     Si vous voulez encore embellir le voyage,
     Qu'une troupe d'amis avec vous le partage,
     La peine est plus légère et le plaisir plus doux.
     Le jour vient, et la troupe arrive au rendez-vous.
     Ce ne sont point ici de ces guerres barbares,
     Où les accents du cor et le bruit des fanfares,
     Epouvantent de loin les hôtes des forêts ;
     Paissez jeunes chevreuils sous vos ombrages frais ;
     Oiseaux ne craignez rien : ces chasses innocentes
     Ont pour objet les fleurs, les arbres et les plantes.
     Et des prés et des bois, et des champs et des monts,
     Le portefeuille avide attend déjà les dons.
     On part ; l'air du matin, la fraîcheur de l'aurore,
     Appellent à l’envi les disciples de Flore.
     On interroge tout ; parmi ces végétaux,
     Les uns vous sont connus, d'autres vous sont nouveaux.
     Vous voyez les premiers avec reconnaissance.
     Vous voyez les seconds des yeux de l'espérance :
     Mais le besoin commande : un champêtre repas,
     Pour ranimer leur force, a suspendu leurs pas ;
     C’est au bord des ruisseaux, des sources, des cascades ;
     Bachus [sic]se rafraîchit dans les eaux des Nayades.
     Des arbres pour lambris ; pour tableau l'horizon,
     Les oiseaux pour concert, pour table le gazon,
     Le laitage, les œufs, l’Abricot, la Cerise,
     Et la Fraise des bois que leurs mains ont conquise,
     Voilà leurs simples mets ; grâce à leurs doux travaux,
     Leur appétit insulte à tout l'art des Miots [sic].
     On fête, on chante Flore, et la vieille Cybèle
     Eternellement jeune, éternellement belle.
     Leurs discours ne sont pas tous ces riens si vantés
     Par la mode introduits, par la mode emportés ;
     Mais la grandeur d'un Dieu, mais sa bonté féconde,
     La nature immortelle et les secrets du monde.
     La troupe, enfin, se lève, on vole de nouveau,
     Des bois à la prairie, et des champs au coteau.
     Et le soir, dans l'Herbier, dont les feuilles sont prêtes
     Chacun vient en triomphe apporter ses conquêtes6.

Chirat procède, sans l'indiquer, à plusieurs modifications. Il adapte le premier vers (remplaçant “Et voulez-vous” par “Si vous voulez”), et il coupe la scène montrant Jussieu capable d'identifier les éléments composites d'une fausse plante, ainsi que le passage sur la pervenche (sans doute par souci, dans ce dernier cas, d'éviter une allusion à la joie d'un “amant” face à sa “maîtresse” retrouvée7).

Vers concernés : chant 3, vers 407-420, 429-432 et 445-464.

Dans l'état de nos sondages, le dictionnaire établi par Chirat et l'article Herborisation sont conservés au moins jusqu'à la sixième édition (1879). En revanche, le remaniement introduit par Saint-Lager transforme entièrement la structure du manuel. Les tableaux techniques sont déplacés dans la seconde partie du volume et complétés par un très bref lexique, réduit aux termes spécialisés (et en ce sens comparable à celui qui terminait le tome premier de la version de 1841). C'est désormais la première section de l'ouvrage qui se veut plus accessible et plus séduisante : elle est formée de brefs chapitres généraux, suivis de questions récapitulatives, et une très faible partie des extraits poétiques auparavant disséminés dans le dictionnaire vient en orner les dernières pages. Or les vers de Delille sur l'herborisation ne sont pas conservés. Seul demeure un passage des Trois Règnes de la nature rendant hommage à Linné8.

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Auteur de la page — Hugues Marchal 2017/05/13 13:37


1 Ludovic Chirat, Etude des fleurs: botanique élémentaire, descriptive et usuelle, simplifiée pour la jeunesse et les familles, t. 1, Lyon, Librairie Cormon et Blanc, 1841.
2 “À mes élèves”, id., t. 2, Lyon, Ancienne Maison Ciron et Blanc, Blanc et Hervier, libraires-éditeurs, 1843, p. i-ii.
3 Id., t. 2, p. iv-v.
4 Chirat cite également Boileau (article Amome), Castel (article Caféier), Horace (articles Peuplier et Roseau à quenouille), Thomas Corneille (article Tabac), La Fontaine (articles Chardon, Hellébore, Saule et Thym), Malherbe (article Rose), Ovide (articles Familles naturelles et Roseau à quenouille), Racine (article Cèdre du Liban), Mme de Scudéry (article Œillet des jardins), Virgile (articles Dauphinelle, Populage et Roseau à quenouille), etc.
5 Si Chirat exploite aussi Les Jardins (article Eau), le poème de 1808 domine de manière écrasante : il apparaît dans onze articles (Caféier, Carbone, Dissémination, Fleur, Germes, Germination, Greffe, Horloge de Flore, Insectes, Linné et Odeurs).
6 Id., t. 2, p. 519-520.
7 On trouve déjà cette omission pudique, en 1839, dans la Botanique à l'usage de la jeunesse de Mme Bonnat.
8 Nous avons consulté ici l'édition en deux volumes intitulée Botanique élémentaire descriptive et usuelle, par l'abbé Cariot et le Dr Saint-Lager, Lyon, E. Vitte, 1897 (la couverture porte curieusement la mention “Huitième édition”).