Bellaire, "Aux auteurs du journal" (Journal de Paris)

Le 16 ventôse an IX (17 mars 1801), le Journal de Paris publie une lettre signée par P. J. Bellaire, “aide-de-camp”, et écrite de Chiavenne, en Italie, le 17 nivôse (7 janvier). Le but de cette contribution est de corriger, sur la base d'un examen visuel des lieux et d'une enquête locale, certains éléments relatifs à la catastrophe de Pleurs, telle qu'elle est évoquée dans le chant 3 et les notes de L'Homme des champs.

Bellaire montre que le poème et ses notes ont pu être lus à la manière d'un texte scientifique, susceptible d'être complété ou repris pour que les informations qu'il véhiculait devinssent exactes. L'officier fonde avec insistance son autorité sur son expérience directe des lieux.

      J'ai vu les ruines, ou plutôt la place où étoit autrefois le magnifique bourg de Pleurs, lequel étoit situé à une demi-lieu de Chiavenne, dans la vallée de Brigailla, route de l'Engaddin. – Ce bourg étoit bâti sur la rivière ou torrent de Maira, au pied du mont Conte. Il fut englouti sous une énorme masse de rochers & de terre, qui se détacha du mont Conte, le 25 août 1618. – La majeure partie du village de Schilano, situé plus près du pied de cette montagne, éprouva le même sort […].
      Il ne reste presque aucun vestige de ce bourg, les débris de la montagne l'ayant couvert entièrement, & même formé plusieurs monticules sur l'autre partie de son ancien plan. – Je n'ai vu pour toutes ruines que deux vieilles maisons situés au bas & près de la route de l'Engaddin, où se trouvent plusieurs appuis & bas-reliefs sculptés, en pierre, & des caves construites dans le rocher; le tout est très dégradé par le temps.
      L'Abbé Delille dans le Tome III de l'Homme de la Campagne ou les Géorgiques françaises [sic ], a placé quelques vers pour déplorer la triste fin du bourg de Pleurs. – Dans la Variante ou Note1 qui donne l'explication historique de ces vers ; il a commis plus d'une erreur.
      D'abord il dit que l'événement a eu lieu le 26 septembre 1718, au lieu du 25 août 1618, sa véritable époque.
      Il dit que le territoire de Pleurs est situé dans la Valseline. – L'Ancien Pleurs se trouve dans l'ex-comté de Chiavenne. – La Valseline n'est autre que la vallée d'asda.
      Je sais que l'on va imprimér une nouvelle édition de l'Homme de la Campagne, & je désirerois que l'on y fit les changemens qu'exigent cet anachronisme & ces fautes géographiques. – L'abbé de Lille cite à l'appui de la variante, l'ouvrage de Scheuzer, sur la Suisse, en deux volumes, mais j'ai été sur les lieux, & j'ai consulté les gens les plus instruits & les plus dignes de foi des environs de Chiavenne. […]
           “Et l'hermite du lieu, sur un décombre assis,
           “Aux voyageurs encore en fait de longs récits.”
      Je n'ai pas trouvé d'hermite ; mais j'ai été chez l'ex-directeur cisalpin, Bertemate Franchi, qui habite un petit château, près du village de Pleurs ; j'y ai vu un tableau du bourg de Pleurs, fait avant sa ruine : ce bourg étoit fort bien bâti ; la rivière de Maira passoit au milieu ; il y avait plusieurs palais & églises, ainsi qu'une douane2.

Vers concernés : chant 3, vers 101-102 et note 4.


Auteur de la page — Hugues Marchal 2018/08/18 16:22


1 L'hésitation terminologique s'explique par le fait que les éditions du poème les moins chères ne donnaient pas les notes, mais seulement les vers.
2 P. J. Bellaire, “Aux Auteurs du Journal”, Journal de Paris, 16 ventôse an IX (17 mars 1801), p. 1002.