Anot et Malfillatre, Les Deux Voyageurs

Les Deux voyageurs se présente comme un ensemble de lettres rédigées par ses deux auteurs à l'attention de divers correspondants, durant une période qui correspond à leur émigration. Les premiers courriers nous apprennent en effet qu'en juin 1791, le père de Malfillatre l'éloigne de leur ville de Reims et l'envoie aux Pays-Bas, afin qu'il échappe aux “convulsions du pays” et demeure “quelque temps dans un lieu tranquille, à l'abri des orages1”, où il est bientôt rejoint par Anot, que le père du jeune exilé charge de son éducation. L'ultime lettre du recueil correspond à l'inverse au retour du jeune homme à Reims, d'où il écrit une dernière fois à Anot, pour sa part installé à Berlin, le 20 mai 1802.

La suite des lettres montre toutefois très rapidement que le propos central de cette correspondance est moins autobiographique que didactique. Les pérégrinations des deux hommes sont pour eux l'occasion de visiter de multiples villes et contrées, et d'en rendre compte dans des courriers où les indications géographiques, culturelles et historiques dominent. Ce but est rendu évident par le titre complet du texte : Les Deux Voyageurs, ou Lettres sur la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, la Pologne, la Prusse, l'Italie, la Sicile et Malthe ; contenant l'histoire, la description, les anecdotes les plus curieuses de ces différents pays, avec des observations sur les mœurs, les usages, le Gouvernement, la littérature et les arts, et un récit impartial des principaux événements qui se sont passés en Europe, depuis 1791 jusqu'à la fin de 1802.

De fréquentes citations en vers, tirées de Boileau, Frédéric de Prusse, Jean-Baptiste Rousseau, Voltaire, La Fontaine, Ovide, Crébillon, Gresset, Gaston, etc., viennent alléger le propos et introduire une forme de variété. Sans surprise, Delille est lui aussi fortement exploité, pour sa traduction des Géorgiques de Virgile2, mais également pour L'Homme des champs et dans une moindre mesure pour La Pitié3.

Contre toute vraisemblance, puis que L'Homme des champs restait inédit à cette date, un extrait du chant 3 surgit (mais sans indication de source) à propos des troubles révolutionnaires. D'Anvers, Anot écrit dès le 30 septembre 1792 :

Rheims se ressentit de la secousse de la capitale, et fut aussi le théâtre des meurtres et des cruautés les plus révoltantes :

     “O France, ô ma patrie, ô séjour de douleurs !
     “Mes yeux à ces pensers se sont mouillés de pleurs 4.

Vers concernés : chant 3, vers 377-378.

Le texte est ensuite mobilisé à l'occasion d'une description des côtes flamandes, au sein d'une lettre du 8 mai 1793 :

Oui, la mer est une de ces grandes merveilles du créateur.

     “O mer, terrible mer, quel homme à ton aspect
     “Ne se sent point saisi de crainte et de respect !

               Delille5.

Cette fois la mention de l'auteur des vers apparaît, mais, tentative, peut-être, pour estomper la difficulté chronologique, le titre de l'œuvre source demeure omis, ce qui restera constant dans toutes les autres citations de L'Homme des champs, alors que cette précision est généralement donnée pour des poèmes plus anciens.

Vers concernés : chant 3, vers 225-226.

La même source est exploitée à propos de l'Etna, dans une missive datée du 16 septembre 1795.

Le lendemain nous nous trouvâmes vis-à-vis de l'Etna, qui attriste toutes cette côte, par la lave qu'il y a jettée.

     “Ces rocs tout calcinés, cette terre noirâtre,
     “Tout d'un grand incendie annonce le théâtre”.

               Delille6.

Vers concernés : chant 3, vers 143-144.

Dans une lettre composée à Florence le 13 octobre 1798, Anot convoque les vers que Delille consacre au cabinet d'histoire naturelle, à propos de son pendant local, “le Cabinet d'Histoire naturelle et d'Anatomie, appelé la Specola7”, sur lequel l'épistolier ne tarit pas d'éloges.

On conserve dans de l'esprit de vin, des fœtus informes, ou de petits monstres qui offrent les contours les plus bizarres, et montrent les écarts inexplicables de la nature. C'est là qu'on peut considérer

     “Ces corps où la Nature a violé ses lois,
     “Ces foetus monstrueux, ces corps à double tête,
     “La momie à la mort disputant sa conquête,
     “Et ces os de géant, et l'avorton hideux
     “Que l'être et le néant réclamèrent tous deux”.

               Delille8.

Vers concernés : chant 3, vers 622-626.

Le dernier emprunt, qui est aussi le plus massif, intervient dans une lettre censément écrite de Constance, le 10 novembre 1798. Malfillatre y évoque les Alpes, qu'il vient de traverser en remontant d'Italie, et note, à propos de son ascension du mont Spulga :

Cette cîme est une belle plateforme, dont la partie Occidentale sert d'assiette à une autre montagne cachée sous des frimats qui ne fondent jamais. Assez près delà, est une Hôtellerie, un Lac, et tout autour, des pâturages médiocrement verds ; ainsi, j'avais sous les yeux le spectacle de l'automne, et tout à la fois, l'image ou plus tôt la réalité de l'hiver.

     “Vous y voyez empreints Dieu, l’homme et la nature,
     “La nature, tantôt riante en tous ses traits,
     “De verdure et de fleurs égayant ses attraits ;
     “Tantôt mâle, âpre et forte, et dédaignant les grâces,
     “Fière, et du vieux cahos gardant encor les traces.
     “Ici, modeste encore au sortir du berceau,
     “Glisse en minces filets un timide ruisseau ;
     “Là, s’élance en grondant la cascade écumante ;
     “Là, le Zéphir caresse ou l’Aquilon tourmente…
     “Vous y voyez unis des Volcans, des Vergers,
     “Et l’Echo du tonnerre, et l’Echo des Bergers ;
     “Ici, de frais vallons, une terre féconde,
     “Là, des rocs décharnés, vieux ossements du monde ;
     “A leur pied le printemps, sur leurs fronts les hyvers”.

               Delille9.

Après avoir poursuivi son courrier en citant à deux reprises Boileau, Malfillatre revient encore à Delille, dans la même lettre :

Ces Alpes ne finissoient point ; elles semblaient vouloir me tenir toujours suspendu dans les nues, et y alimenter sans cesse mon étonnement ; car l'esprit ne peut y être oisif.

     “Non, mais, au milieu de ces grands phénomènes,
     “De ces tableaux touchants, de ces terribles scènes,
     “L'imagination ne laisse dans ces lieux
     “Ou languir la pensée, ou reposer les yeux.”

               Delille10.

Vers concernés : chant 3, vers 328-341 et 351-354.

Tous les extraits du chant 3 sont donc placés dans des lettres antérieures de deux ans au moins à la publication du poème11. Les deux auteurs n'ont-ils pas eu conscience des nombreux anachronismes qu'ils créaient ainsi ? On peut aussi penser qu'ils ont parié sur la confusion créée chez les lecteurs par les pré-publications partielles du poème, même si les vers cités n'en faisaient pas partie, ou, plus simplement, voir dans ces insertions la marque volontaire d'une réécriture, vouée à transformer des lettres peut-être effectives en documents dignes d'être publiés.

Accès à la numérisation du texte


Auteur de la page — Hugues Marchal 2018/08/19 01:09


1 Pierre-Nicolas Anot et F. Malfillatre, Les Deux voyageurs…, Reims, Brigot, [1803], t. I, p. 2. – La BnF suggère la date de 1802, mais nous proposons de décaler d'une année car l'ouvrage cite, t. II, p. 215, des vers de La Pitié de Delille, qui ne parut qu'en 1803.
2 Par exemple, t. II, p. 234-235, ou 348.
3 Voir note 1.
4 Id., t. I, p. 94.
5 Id., t. I, p. 140.
6 Id., t. I, p. 315.
7 Les Deux voyageurs…, t. II, p. 151.
8 Id., t. II, p. 152
9 Id., t. II, p. 205.
10 Id., t. II, p. 208.
11 D'autres sections de L'homme des champs sont exploitées avec la même indifférence à la chronologie éditoriale : le chant II apparaît ainsi dans des lettres datées d'avril 1793 (t. I, p. 129), août 1795 (t. I, p. 218 et 264) ou janvier 1797 (t. II, p. 61-66) ; le chant IV dans des entrées d'avril 1793 (t. I, p. 132), août et septembre 1795 (t. I, p. 217 et 302), etc. La difficulté ne disparaît que lorsqu'un extrait du premier chant, légèrement adapté, apparaît dans une lettre datée du 10 novembre 1800 (t. II, p. 294), ou que d'autres vers du même chant sont cités dans des lettres ultérieures (par exemple t. II, p. 345).