Jacques Delille, Les Trois Règnes de la nature

Présentation de l'œuvre

Dernier grand “poème scientifique” de Delille, Les Trois Règnes de la nature (1808) entretient des liens étroits avec le troisième chant de L’Homme des champs.

Citation 1

C'est dans son “Discours préliminaire” que Delille expose le rôle joué par Darcet, si enthousiasmé par la fin du troisième chant de L'Homme des champs (qu'il avait entendue le poète lire en public) qu'il lui demanda de tirer des sciences la matière d'une œuvre beaucoup plus ample – une demande qui devait aboutir à la composition des Trois Règnes de la nature.

     On conçoit aisément que j’ai été plus d’une fois effrayé de la difficulté et de l’immensité de cette entreprise, et je me plais à payer ici un juste tribut de reconnaissance au savant distingué (I) à qui je dois le projet de ce poëme et le courage de l’exécuter. Il m’avait entendu lire la description d’un cabinet d’histoire naturelle, qui termine le troisième chant des Géorgiques françaises. Après m’avoir assuré qu’il n’avait trouvé aucune erreur dans cette description, il m’invita à faire un grand tableau de cette esquisse, en chantant les quatre éléments et les trois règnes de la nature. Je lui représentai que le sujet, ainsi envisagé, pourrait paraître manquer d’unité : il me répondit que les quatre éléments étant combinés dans les trois règnes, ces deux parties de l’ouvrage n’avaient rien d’incohérent, et pouvaient composer un tout régulier. Je cédai à ses observations et à ses instances ; mais en supposant que cet ouvrage obtienne quelque succès, il manquera toujours à mon plaisir d’en offrir l’hommage au savant vertueux dont il ne reste plus qu’un nom cher aux sciences qu’il a enrichies, et à l’amitié qui le pleure.

     (I) M. Darcet, de l’Académie des sciences, et de l’Institut2.

Delille renvoie ici à la description du cabinet d'histoire naturelle (chant 3, vers 481-650).

Citation 2

Dans le chant 3 des Trois règnes, sur “L’eau”, Delille revient sur les propriétés curatives de certaines sources, occasion d’évoquer, comme dans le chant 3 de L’Homme des champs, le monde des curistes, et d’en offrir la satire amusée. Or il reproduit presque in extenso deux vers du texte de 1800 (nous les soulignons par des italiques), au moment où commence une description beaucoup plus étendue de la société réunie dans les stations thermales.

     Eh ! pourrais-je oublier ces eaux miraculeuses […]
Où la brillante Hygie et le dieu d'Epidaure,
Dans un bain salutaire ont mêlé de leur main
Les métaux de Cybèle et les feux de Vulcain,
Et de qui la vertu, riche en métamorphoses,
Rend au teint pâlissant et des lis et des roses ?
Là viennent tous les ans, exacts au rendez-vous,
Les vieillards écloppés, un jeune essaim de fous,

La sottise, l'esprit, l'ennui, le ridicule :
Le vaudeville court, l'épigramme circule ;
Là, la coquette vient, réparant ses attraits,
Aux fats de tout pays tendre encor ses filets ;
Là, même lieu rassemble, et l'aimable boudeuse,
Et la jeune éventée, et la vieille joueuse,
Que l'aube au tapis vert surprend à son retour,
Veillant toute la nuit, se plaignant tout le jour.
     Plus la foule est nombreuse, et plus elle est active ;
L'un vient et l'autre part, l'un part et l'autre arrive. […]
Assemblage piquant de costumes, d'humeurs,
D'âges, de nations, et d'états, et de mœurs !
     Peindrai-je du matin les fraîches promenades,
Les bruyants déjeuners, les folles cavalcades ?
Chaque belle a choisi son galant écuyer.
Les deux pieds suspendus sur son double étrier,
Assise de côté, l'une trotte à l'anglaise ;
L'autre va sautillant sur la selle française ;
L'autre lance un wiski3 ; d'autres, de leur talon
Aiguillonnant en vain un paresseux ânon,
Maudissent de Sancho l'indocile monture.
Mais déjà midi sonne, et l'appétit murmure ;
La table les appelle, et chacun à son choix
Court de son médecin suivre ou braver les lois4.

Vers concernés : chant 3, vers 285-286

Lien externe


Auteur de la page — Hugues Marchal 2017/02/26 20:42
Relecture — Morgane Tironi 2022/08/17 22:13


1 Jean Darcet, ou d'Arcet (1724-1801) est un important chimiste français. Lié à Montesquieu, il permit notamment la production de porcelaines en France. Professeur au Collège de France et membre de l’Académie des sciences, il finit sénateur. – Notice sur Wikipédia : lien.
2 Jacques Delille, Les Trois Règnes de la nature [1808], Paris, Giguet et Michaud, Librairie stéréotype, 1809, t. I, p. 33-34.
3 Voiture légère.
4 Les Trois Règnes de la nature, id., p. 207-209.